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Politique

Libye : Les « sauveurs de la Nation » se multiplient

Par la force, par la rue, par l’histoire, par défaut. Chaque figure libyenne a choisi sa propre tactique pour émerger. Devant cette multiplicité de stratagèmes et d’acteurs, la communauté internationale a été forcée de rebattre les cartes.

Tripoli, Mathieu Galtier, envoyé spécial

Pour mesurer l’effervescence politique d’un pays, ausculter les tags est généralement un bon thermomètre. À Tripoli, depuis quelques mois, une forte fièvre s’est emparée des murs. « Le retour à la monarchie ramènera la stabilité », « Oui à l’armée de Haftar ». De quoi donner des sueurs froides à Faez Serraj, le Premier ministre du gouvernement d’union nationale (GUN) reconnu par les Nations unies, sur l’état d’esprit bouil­lonnant de la capitale où il se trouve. Le dirigeant pourra toujours se rassurer en contemplant les nombreuses affiches sur lesquelles le portrait de son principal rival, Khalifa Haftar, est barré d’une croix rouge. Mais c’est au-delà des frontières libyennes, dans les capitales étrangères et au siège des Nations unies, que l’avenir de Faez Serraj et celui de son pays se jouent.

Après six ans à voir le malade libyen souffrir, la communauté internationale a décidé de nommer, en juin, un nouveau médecin-chef à la tête de la mission de l’ONU en Libye, Ghassan Salamé. Sa première décision : changer le traitement. L’accord politique de Skhirat, signé le 17 décembre 2015, a donné naissance au GUN et au Haut Conseil d’État tout en réaffirmant la légitimité de la Chambre des représentants basée à Tobrouk, à l’est du pays. Le remède devait donc émer­ger de ces trois institutions en excluant les autres parties. Un traitement qui a rapidement échoué. Faez Serraj, nommé par l’ONU parce qu’il n’était pas cli­vant, n’a jamais réussi à s’imposer dans le coeur des Libyens. Trop faible pour empêcher les crises plus ou moins aiguës. L’autoproclamée « Armée nationale arabe libyenne » du maréchal Khalifa Haftar s’emparait en mars du croissant pétrolier, qui recèle 70 % de l’or noir du pays.

Le retour des monarchistes

Au printemps, Saïf el-Islam, le fils préféré de Kadhafi, est annoncé libre par ses anciens geôliers de la ville de Zintan. D’anciens dirigeants de la Jamahiriya, condamnés à mort, sont évacués de leur prison de Tripoli et passent sous le contrôle du chef de brigade Haythem Tajouri, qui les considère comme ses hôtes et non ses prisonniers.

Plus incongru, deux membres de la famille royale se permettent de passer sous les projecteurs. C’est le Mouvement pour le retour à la Constitution de 1951 prônant le couronnement de Mohamed Senoussi, l’héritier direct du trône, qui est à l’origine des tags monarchistes qui essaiment à Tripoli. « Le retour à la monarchie et donc à la constitution de 1951 avec les amendements de 1963 est non seulement la seule solution qui reste mais c’est la meilleure car le roi est une figure centrale qui n’est ni politique, ni tribale, ni militaire », résume Alamine Abomagir, partisan de la cause royaliste.

Basit Igtet, le candidat improbable

À 54 ans, Mohamed Senoussi, exilé au Royaume-Uni, accepte de revenir au pays seulement à l’appel de la popula­tion. Profitant de cette tergiversation, son cousin, Ahmed Idriss, avec les mêmes arguments que les soutiens de son parent, s’est dit prêt en septembre à être le chef de l’État pour une période transitoire de trois à quatre ans, en atten­dant la tenue d’une consultation popu­laire pour savoir si les Libyens veulent une monarchie ou une république.

Dernière convulsion en date, la tenue le 25 septembre, malgré son inter­diction par le gouvernement d’union nationale, d’une manifestation au coeur de Tripoli en soutien à Basit Igtet. À 47 ans, l’impétrant cumule toutes les tares possibles pour les Libyens. C’est un millionnaire qui vit à l’étranger (en Suisse) et travaille avec le Qatar. Son père est mort en Afghanistan alors qu’il se battait aux côtés de Ben Laden. Son beau-père, Edgar Bronfman Sr., a dirigé le Congrès juif mondial et a fait fortune dans l’alcool. En 2014, Basit Igtet, candidat au poste de Premier ministre, était surnommé « Monsieur Pyjama » parce qu’il se moquait de ses concitoyens qui portaient l’habit tra­ditionnel, ressemblant, selon lui, à un habit de nuit. Trois ans après, son ras­semblement n’a convaincu qu’une cen­taine de personnes mais Basit Igtet ne fait plus rire. « Il parle honnêtement de la situation économique catastrophique, ce qui est le principal problème en Libye », se félicite Youssef Az-Zaïdy, entrepreneur tripolitain. La chute du dinar – un euro s’échange 9,65 dinars au marché noir contre 1,61 au taux officiel –, provoque une pénurie de liquidités qui touche toute la population.

La lourde tâche de Ghassan Salamé

Depuis six mois, la Libye a donc vu émerger de nombreux prétendants, plus ou moins crédibles, qui tous dénoncent l’accord de Skhirat. Ghassan Salamé a relancé les discussions en appelant à amen­der le texte pour rassembler une plus large frange. Le 24 juillet, les deux principaux rivaux, Khalifa Haftar et Faez Serraj, se sont rencontrés en France. « Je ne veux pas que l’accord politique soit la propriété privée de tel ou tel, mais qu’il soit ouvert à l’ensemble de la population, ça, je le dis clairement à tout le monde », a déclaré publiquement Ghassan Salamé évoquant notamment le courant monarchiste et les partisans de Saif el-Islam, pourtant réclamé par la Cour pénale inter­nationale. En attendant cette ouverture, un premier round de pourparlers organisé à Tunis en septembre, réunissait des délé­gués du Haut Conseil d’État (ex-Congrès général national, assemblée législative élue en 2012) et de la Chambre des représen­tants (assemblée législative élue en 2014).

Les dangers d’un référendum constitutionnel

Trois points étaient à l’ordre du jour : la réduction du Conseil présiden­tiel – cabinet resserré du gouvernement d’union nationale – de neuf à trois membres ; la séparation des fonctions de Premier ministre et de président du Conseil, occupées aujourd’hui par Faez Serraj, et la fonction de comman­dement de l’armée, poste que lorgne Khalifa Haftar et actuellement aux mains des civils du Conseil présidentiel. Ces amendements devront être acceptés par les deux assemblées.

Le chef de la mission de l’ONU en Libye espère la tenue d’élections législa­tives et présidentielles avant l’automne 2018. Il souhaite aussi un référendum sur la proposition de Constitution rédi­gée par l’assemblée constituante. Un programme électoral ambitieux, for­tement tempéré par le président de la Haute commission nationales aux élec­tions (HNEC).

Pour Emad Essayeh, impossible d’envisager le référendum : « Si on me demande d’organiser ce scrutin, je dirai non. Pour cela, nous aurons besoin d’un haut niveau de sécurité, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. En cas de référendum, les fédéralistes vont manifester et les mino­rités Toubou, Touareg ou Amazigh [qui ont boycotté l’élection des membres de l’assemblée constituante] montreront leur opposition. » Le texte proposé actuelle­ment fait l’objet d’un recours juridique. La HNEC, en revanche, se dit prête pour les deux autres élections mais elle a besoin de six mois de préparation après le vote de la loi électorale qui n’est pas encore rédigée… Tout l’art de Ghassan Salamé sera d’intégrer les nouveaux acteurs tout en ménageant les « historiques » qui risquent de perdre leur place comme Abderrahman Sewehly, le président du Haut Conseil d’État, mais surtout Aguilah Saleh, le chef de la Chambre des représentants. « Aguila Saleh a toujours montré son peu d’intérêt pour changer la situation actuelle dans laquelle il a un pou­voir considérable, notamment vis-à-vis de Haftar. Donc, soit Saleh bloque le vote des amendements ou, même s’ils sont acceptés, cela prendra du temps pour s’accorder sur les nouveaux noms. » Pas sûr que Haftar, Igtet, les kadhafistes et les monarchistes lui laissent ce temps.

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Written by Mathieu Galtier

Mathieu Galtier est un journaliste indépendant basé en Tunisie depuis juin 2015. Auparavant, il a vécu et travaillé au Soudan et Soudan du Sud (novembre 2010-janvier 2012) où il a couvert la séparation du pays, puis en Libye (juin 2012 – juin 2015) pour suivre la période post-révolution. Il est diplômé de l’école de journalisme de Strasbourg (CUEJ, promotion 2009) et de l’Institut d’Etude politique de Lyon (promotion 2005).

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