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Politique

Libye : Guerre ou paix, à Zintan de choisir

Oubliez Tripoli, Benghazi, Misrata, Tobrouk. La ville libyenne sur laquelle tous les regards sont tournés est Zintan. Excentrée à l’ouest du pays, la cité de quelque 65 000 âmes détient une partie du futur de la Libye.

Zintan, Mathieu Galtier, envoyé spécial

 A la chute de la Jamahiryia, la ville de Zintan est incontournable, ses brigades sont parmi les premières à avoir pris les armes contre Kadhafi. L’un des chefs, Mokhtar al-Akhdhar, contrôle l’aéroport international de Tripoli.

Les responsables politiques et militaires zintanis ont pris fait et cause pour Mahmoud Jibril, chef du parti modéré Alliance des forces nationales. Surtout, la ville a un prisonnier de choix : Saïf el-Islam, fils et héritier putatif de l’ancien dictateur.

Tout bascule à l’été 2014, l’opération Aube libyenne, menée par les forces de la ville ennemie de Misrata et soutenue par les islamo-conservateurs, chasse les brigades de Zintan de Tripoli et force quelque 20 000 Tripolitains originaires de Zintan à fuir.

Au plus fort des combats, à l’automne, ce sont 14 villes qui se liguent contre la cité bédouine, qui se replie alors dans ses frontières naturelles et fait le dos rond. Zintan est située à moins de 200 km de la frontière tunisienne, et enclavée dans les monts Nefoussa, fief des Amazigh. Aujourd’hui, la ville, après avoir fait la paix avec ses voisins, est de retour au premier plan.

D’abord, parce que les autres se sont écroulées : Tripoli est le jouet de milices qui profitent de l’opposition entre le gouvernement d’union nationale de Faez Seraj, sou- tenu par les Nations unies, et le gouvernement de Salut national de Khalifa Ghwell, porté par les ultra-révolutionnaires.

Misrata, elle, n’a jamais été autant divisée entre son aile modérée et les plus radicaux ; Benghazi est toujours le siège d’une guerre urbaine entre l’autoproclamée « Armée nationale libyenne » (ANL) du maréchal Khalifa Haftar et les forces islamo-djihadistes. Ensuite, Zintan est actuellement le seul lien tangible entre l’est et l’ouest de la Libye.

Zintan est la seule entité libyenne à avoir un atout maître à abattre quelle que soit la direction que prendra le pays. Une capacité à retomber toujours sur ses pattes propre à une ville à la fois tribale et urbaine.

Nichée au coeur de la Tripolitaine, zone occidentale de la Libye, Zintan considère la Chambre des représentants (CdR) basée à Tobrouk et le gouvernement de Beïda, tous deux situés à l’Est, comme les institutions légitimes. Zintan se pose donc en championne de la paix.

« Nous avons montré que nous sommes capables de mettre fin aux combats avec nos voisins, explique Saddiq Chmeyssa, membre du groupe de réconciliation qui a permis la fin des hostilités avec les cités alliées d’Aube libyenne. L’objectif est de faire de même avec Misrata et l’Est ».

Car, si Zintan se range derrière le gouvernement et le parlement de l’Est, la ville se veut beaucoup plus prudente s’agissant du soutien au bras armé de ses institutions, le maréchal Khalifa Haftar.

Les partisans de ce dernier exigent a minima que leur champion dirige la future armée libyenne. Forte de ses récents succès à Benghazi et dans le croissant pétrolier, au centre du pays, l’ANL a installé des bases un peu partout dans le pays, notamment à l’ouest, avec Tripoli en ligne de mire.

« Si Haftar attaque, nous ne bougerons pas »

Les islamistes et les ultra-révolutionnaires refusent, quant à eux, que le militaire de 74 ans – participant au coup d’État qui a propulsé Mouammar Kadhafi au pouvoir en 1969 –, joue un quelconque rôle dans la nouvelle Libye.

«Khalifa Haftar ne peut être écarté du cadre», assène Ahmed Ghiet, député zintani de la CdR. Certes, mais si l’ANL décide de lancer une offensive à l’Ouest, elle n’aura pas le soutien de la ville de Zintan, prévient Saddiq Chmeyssa : «Nous avons un accord régional avec Misrata. Si Haftar attaque, nous ne bougerons pas».

Une offensive qui se dessine de plus en plus. «La stratégie, c’est de laisser s’épuiser les acteurs entre eux et de voir qui il reste à la fin. C’est avec lui qu’il faudra alors négocier», explique un observateur international.

Dans sa bouche, au vu de la dynamique actuelle, cela se traduit par : que les brigades de Misrata et de Tripoli se battent jusqu’à épuisement dans la capitale, alors Haftar n’aura plus qu’à intervenir pour la prendre !

Une stratégie que ne renie pas Mohamed Morani, capitaine au sein de l’unité des Forces spéciales, soutien de Haftar à l’Ouest : « L’objectif est d’atteindre 5 000 hommes, nous sommes actuellement 3 500. Quand l’armée [ANL] arrivera à Tripoli, notre rôle sera de sécuriser les sites stratégiques comme les banques et les ministères. »

Haftar ou Saïf el-Islam

Zintan, qui fournit des combattants à l’ANL et aux Forces spéciales, ne serait pas hostile à la réussite d’une telle opération. Mais, pas question pour cela de rompre les fragiles accords de paix obtenus avec les villes de l’Ouest.

Alors, le centre d’opération de l’ANL et le siège des Forces spéciales ont été priés de s’installer à proximité de Zintan mais hors des limites de la ville, comme dans le village de Riyayna. Ne pas jouer les vassaux de Haftar, tout en facilitant son dessein de prendre Tripoli, difficile pour Zintan de tenir cette ligne de crête, mais c’est là-dessus qu’elle est attendue.

La ville a également un autre casse-tête à résoudre : Saïf el-Islam. Le fils de Kadhafi bénéficiait jusqu’à récemment d’un traitement VIP de la part de la brigade de Ajmi al-Atri : il avait accès à Internet – « il est constamment sur Viber », révèle, amusé, un diplomate occidental – et jouissait d’une relative liberté de déplacement.

Dans l’hypothèse d’une victoire de l’« Armée nationale libyenne » à Tripoli et d’un Haftar trop gourmand, Zintan pourrait jouer Saïf el-Islam afin de contrebalancer les vues de Haftar, qui reste pour beaucoup de leaders de la Tripolitaine comme un homme venu de Cyrénaïque, de l’est du pays.

En mars, voyant que les conditions de détention très lâches faisaient jaser dans l’opinion publique, le conseil militaire de Zintan a décidé de retirer la garde de Saïf el-Islam à Ajmi al-Atri pour s’en occuper. Si ses libertés de mouvements ont dû se restreindre, elles ne doivent pas être totalement nulles, tant Saïf el-Islam, qui a gardé ses contacts nationaux et internationaux, demeure une carte maîtresse.

Depuis que la Chambre des représentants a voté une amnistie en faveur des kadhafistes, de nombreux cadres sécuritaires de l’ancien régime, exilés notamment en Égypte, ont rejoint les troupes de Haftar.

Un renfort qui n’est pas passé inaperçu au niveau international : un axe Russie-Égypte-Algérie se dessine pour soutenir l’avancée de Haftar à l’Ouest. « En soutenant Haftar, la Russie mise sur la seule personne qui leur semble pouvoir stabiliser la Libye », analysait, en mars à la radio RFI, Pierre Razoux, directeur de recherche à l’Irsem (Institut de recherche stratégique de l’école militaire).

Dans l’hypothèse d’une victoire de l’« Armée nationale libyenne » à Tripoli et d’un Haftar trop gourmand, Zintan pourrait jouer Saïf el-Islam afin de contrebalancer les vues de Haftar, qui reste pour beaucoup de leaders de la Tripolitaine comme un homme venu de Cyrénaïque, de l’est du pays.

Pour l’heure, Zintan est la seule entité libyenne à avoir un atout maître à abattre quelle que soit la direction que prendra le pays. Une capacité à retomber toujours sur ses pieds propre à Zintan qui est «à la fois tribale et urbaine», comme le souligne Wolfram Lacher, chercheur au sein de l’Institut allemand SWP pour les affaires internationales et de sécurité.

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Written by Mathieu Galtier

Mathieu Galtier est un journaliste indépendant basé en Tunisie depuis juin 2015. Auparavant, il a vécu et travaillé au Soudan et Soudan du Sud (novembre 2010-janvier 2012) où il a couvert la séparation du pays, puis en Libye (juin 2012 – juin 2015) pour suivre la période post-révolution. Il est diplômé de l’école de journalisme de Strasbourg (CUEJ, promotion 2009) et de l’Institut d’Etude politique de Lyon (promotion 2005).

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