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Politique

Libye : Une génération perdue

Ces Libyens ont entre 15 et 30 ans. Leurs années de jeunesse se résument à combattre, de front en front, suivant les soubresauts de leur pays. Un portrait inquiétant de ceux qui façonneront la Libye de demain.

Tripoli, Mathieu Galtier, envoyé spécial

Moustapha fume tranquillement le narguilé sur une terrasse d’un café au centre de Tripoli. Il vient de rentrer du front. Pris d’une envie subite, il dégaine son portable et appelle un ami : «Salut, tu vas bien ? Encore en vie ? La dernière fois, on s’entretuait».

Devant le visage interloqué des témoins, le trentenaire raconte une histoire, déclinable à l’infini en Libye. La maison familiale de Moustapha se trouve à Kikla, à 70 km au nord-est de Zintan.

À l’été 2014, un combat s’engage entre les forces de Zintan, fortement implantées dans l’ouest du pays depuis la révolution, et Fajr Libya, une coalition de milices islamo-révolutionnaires. Cette dernière remporte la victoire et accule Zintan dans ses retranchements.

Kikla est l’une des dernières batailles. Moustapha a rejoint Fajr Libya, Ahmed, son ami, combat dans les rangs de Zintan d’où il est originaire. Chaque jour, au front, ils se font face, chacun armé de sa mitrailleuse PKT.

Dans la « vraie » vie, les deux jeunes hommes sont amis : « On a même combattu ensemble pendant la révolution de 2011 contre Kadhafi », précise Moustapha dans un grand sourire qui le rajeunit encore. Pourquoi s’affronter, alors ?

La réponse n’est pas claire : histoire de suprématie régionale – Kikla et Zintan sont historiquement rivaux pour le contrôle de la partie arabe du Jebel Nefoussa – une histoire d’alliance politique – Zintan soutient la Chambre des représentants (CdR) élue au printemps 2014, tandis que la milice de Moustapha continue de soutenir le Congrès général national élu en 2012 qui refuse de reconnaître la CdR.

Et surtout, parce qu’« il y a la guerre, alors il faut com­battre », termine Moustapha ne trouvant plus d’arguments valables.

La scène est ancienne, elle date de l’automne 2014. Mais, en ce début d’an­née 2017, Moustapha est encore dans sa brigade, Ahmed dans la sienne. Ils ne se combattent plus, car les deux villes ont fait la paix.

Aujourd’hui, Zintan est en bons termes avec ses voisins et ne se bat plus, mais Ahmed se tient prêt au cas où… Moustapha a, lui, fort à faire à Tripoli qui s’enfonce dans une guerre des milices depuis la fin de l’année 2016.

À bord de sa voiture, il n’hésite pas à poursuivre et à tirer sur les « criminels », en plein cœur de la capitale.

Un décor pour clips de rap…

Juma Bega devrait être en train – il en rêve – d’assurer la maintenance du réseau électrique à Jarif. Au lieu de cela, il stationne à 100 km au nord-est dans la ville de Syrte, là même où il a étudié les secrets de l’électricité, pour détecter sur la route côtière la possible présence de mines laissées par les terroristes de l’État islamique qui ont fui la ville à l’hi­ver 2016.

Il était déjà présent en 2011 quand les forces révolutionnaires sont entrées dans le fief de Kadhafi. Juma Bega était aussitôt rentré chez lui.

Pas à cause des mines, mais parce que sa ville n’est pas sûre. Des djihadistes sont encore dans les parages : « J’attends que al-Bunyan al-Marsous [du nom de l’opé­ration menée par Misrata qui a chassé l’EI de Syrte] me donne le feu vert pour rentrer à Jarif. » Le jeune homme céli­bataire attendra encore avant de réparer des courts-circuits.

À Benghazi, capitale de la Cyrénaïque, le groupe armé de Haftar est sur le point de conquérir la ville, mais les combats durent depuis plus de deux ans. Les jeunes sont habitués à déguster leur café avec en fond sonore les tirs de mitrailleuses.

Les scènes de guérilla sont devenues tellement communes dans le berceau de la révolution, que les rappeurs locaux tournent leur clip, à la gloire de la violence, avec en arrière fond, les lignes de front. Les figurants sont de vrais com­battants.

Le chanteur Volcano, 32 ans, s’est fait connaître par ces productions très… réalistes. Un motif de fierté : « Aux USA, ils tournent avec des armes factices et le scénario du clip est faux. Chez nous, tout est vrai ! », se glorifie Saïd, une petite vingtaine d’années, qui soutient Haftar.

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Written by Mathieu Galtier

Mathieu Galtier est un journaliste indépendant basé en Tunisie depuis juin 2015. Auparavant, il a vécu et travaillé au Soudan et Soudan du Sud (novembre 2010-janvier 2012) où il a couvert la séparation du pays, puis en Libye (juin 2012 – juin 2015) pour suivre la période post-révolution. Il est diplômé de l'école de journalisme de Strasbourg (CUEJ, promotion 2009) et de l'Institut d'Etude politique de Lyon (promotion 2005).

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