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Politique

Lazare Ki-Zerbo favorable à un mouvement de libération des peuples africains

À l’occasion de la publication d’un ouvrage collectif édité par le Codesria, le professeur de philosophie Lazare Ki-Zerbo rappelle les enjeux du panafricanisme. Et il est favorable à un mouvement de libération des peuples africains.

À quoi correspond, en 2017, le besoin de publier un ouvrage sur le panafricanisme ?

Cette publication ne pouvait pas mieux tomber, puisqu’elle intervient à l’occasion du 60e anniversaire de l’indépendance du Ghana (6 mars 1957), marquée par l’arrivée au pouvoir de Kwame Nkrumah.

Lazare Ki-Zerbo, philosophe, membre du Comité international Joseph Ki-Zerbo: « Pour un mouvement de libération des peuples africains »

À cette occasion, ce grand leader avait déclaré que l’indépendance du Ghana resterait sans signification tant que les autres pays africains ne seraient pas indépendants. On peut donc dire que cette première tâche, la décoloni­sation, est formellement achevée.

De plus, vous savez qu’un Congrès fédéraliste sur les États africains unis est envisagé à Dakar prochainement. La longue quête panafricaine reste au coeur du rêve de changement qui habite des millions d’Africains. Je suis le coordinateur de ce projet à l’échelle européenne.

L’incapacité de certains États à se défendre, à réaliser leur souveraineté monétaire, montre que le mouvement panafricaniste doit être connu par ses acteurs, dont la jeune génération qui doit en connaître les racines, et en comprendre les enjeux et les contradictions.

Cette publication répond-elle vraiment à l’urgence au regard de la situation en Côte d’Ivoire, au Mali, au Burkina Faso, en Libye ?

Les situations d’éclosion des crises, de leur règlement, signalent avec acuité les difficultés que rencontre l’Union africaine à prendre en charge les défis qui dépassent les États. Cela parce qu’elle n’est pas ce gouvernement fédéral que Nkrumah appelait de ses voeux.

La question d’une armée panafricaine devrait, par exemple, faire penser au défi de la force africaine attendue depuis si longtemps ! Ou encore, en matière de Recherche & Développement, les investissements nécessaires sont si colossaux que seules des institutions régionales ou continentales peuvent avoir l’envergure pour s’y engager.

Quel est le projet de votre ouvrage ?

Nous voulons d’abord offrir au public les résultats des recherches d’un groupe d’études réuni par le Codesria. Il pourrait permettre aux chercheurs, aux institutionnels, aux décideurs et aux activistes de mieux comprendre le mouvement panafricain et d’améliorer par une réflexion documentée les recherches et pratiques futures.

La désinformation médiatique et des programmes scolaires tronqués empêchent la majorité de se concentrer sur le projet essentiel du panafricanisme. C’est une bataille que le mouvement panafricain doit mener.

De plus, nous avons voulu offrir au public francophone un aperçu de travaux importants, mais uniquement disponibles en anglais. Au-delà du regretté Tony Martin par exemple, érudit du garveyisme, il reste encore beaucoup à faire. Une grande encyclopédie du panafricanisme reste à produire !

La quinzaine de contributions et témoignages, notamment sur Joseph Ki-Zerbo, est un modeste pas en ce sens. Nous abordons tour à tour les enjeux de mémoire, de transmission de cette mémoire, le rôle des migrations, des élites, de l’intégration économique.

Que répondez-vous à ceux qui disent que le combat pour le panafricanisme est une vue de l’esprit ou que ce concept est un hymne au repli sur soi ?

L’histoire en mouvement ne dépend pas de l’opinion des spectateurs ! Le moteur de l’histoire, ce sont les idées fortes et l’adhésion d’un nombre suffisant de personnes qui leur sont dévouées, et ces conditions sont réunies pour le panafricanisme.

On veut nous faire croire à la fin des idéologies, des grands récits, à l’avènement d’une société mondialisée, mais si vous analysez la réalité, vous verrez que ce n’est pas le cas pour la majorité des Africains.

Dans le mouvement panafricain, il y a eu des Noirs, des Blancs, des Arabes, des Caribéens, des Indiens… Ce n’est pas une question de couleur ou d’origine, mais de foi dans un mouvement de libération des peuples africains sur le continent et dans la diaspora.

Au lieu d’être géographique, le panafricanisme ne gagnerait-il pas à être un concept socio-économique ?

C’est un mouvement et un ensemble de positions qui touchent différents domaines. On ne peut pas séparer l’économie et le reste. Il faut raisonner en termes de souveraineté collective d’une Afrique unie : ce principe aura des effets économiques, sociaux, culturels, etc.

Cet appel des intellectuels et chercheurs africains au panafricanisme est-il aussi un positionnement et une résistance face aux forces impérialistes en Afrique ?

Oui ! Comment pouvez-vous comprendre par exemple – quels que soient les défauts qu’on pouvait lui trouver – qu’un dirigeant africain, le dirigeant libyen Kadhafi, soit assassiné avec l’appui d’États non-africains ?

Que peut-on entendre concrètement aujourd’hui par « l’idéal panafricain contemporain » ?

Le défi aujourd’hui, est la matérialisation de l’Agenda 2063 adopté par l’Union africaine en 2013, et surtout la diffusion massive des principes d’organisation fédérale d’une Union politique panafricaine.

Presque 60 ans après la All African Peoples Conference de 1958, partagez-vous le constat que le chemin du panafricanisme a du mal à être tracé ?

Disons que la désinformation – les médias y contribuent malheureusement – et des programmes scolaires tronqués empêchent la majorité de se concentrer sur ce projet essentiel.

La personnalité africaine affirmée par Kwame Nkrumah, c’est aujourd’hui la question du Swahili à l’Union africaine, de la nécessaire reconnaissance juridique du Wolof au Sénégal ou du Sango en République centrafricaine !

Si cette question gagne en visibilité dans les programmes politiques, les programmes télévisés et les programmes scolaires, vous verrez les changements. C’est une bataille que le mouvement panafricain doit mener.

Le Maafa, holocauste et asservissement du peuple africain, a-t-il été un levier de prise de conscience du panafricanisme de combat?

Cet holocauste a conduit les peuples africains déportés à s’unir pour résister. Les filles et fils des Caraïbes (Haïti, Trinidad, Cuba, Martinique et Guadeloupe…), du Brésil, des États-Unis ont bâti, les premiers, le panafricanisme.

L’historien Olabiyi Yaï a, par exemple, montré comment le concept de Nation a été retravaillé et réinventé par les Africains de la Diaspora. Cet apport est toujours actuel sur le continent, car nous n’avons pas encore réglé la question du statut des communautés linguistiques, alors que la majorité des Africains est surtout « africanophone ».

La personnalité africaine affirmée par Kwame Nkrumah, c’est aujourd’hui la question du Swahili à l’Union africaine, de la nécessaire reconnaissance juridique du Wolof au Sénégal ou du Sango en République centrafricaine !

Ce sont les défis d’une décolonisation à achever. Dans l’ouvrage, “L’idéal panafricain contemporain : Fondements historiques, perspectives futures”, j’établis à cet égard une comparaison entre la logique panafricaniste et le fédéralisme autrichien, celui de Karl Renner par exemple.

Le panafricanisme semble se satisfaire du franc CFA – naguère monnaie coloniale – alors que le panafricanisme met le curseur sur la souveraineté. N’est-ce pas là un étrange jeu d’équilibre ?

Nos économistes et institutions panafricaines doivent proposer des solutions sûres pour bâtir des institutions monétaires régionales, puis continentales souveraines et indépendantes, dont la politique sera favorable à nos producteurs, à nos industriels, aux échanges intra-africains et avec le monde. Il nous faut des propositions alternatives crédibles en ce sens et elles seront prises en charge dans les programmes politiques panafricanistes.

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