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African Business

L’avenir est dans les NTIC

Avec le projet Smart Tunisia, la Tunisie mise sur le développement des industries numériques pour relancer l’investissement extérieur, créer des emplois et soutenir la croissance économique.

Tunis, Ridha Kéfi

Le 11 février 2016, le journal américain spécialisé TechCrunch publiait un article intitulé : « La Tunisie, le prochain eldorado des start-up dans la région MENA. » L’auteure, Madeleine Moreau, s’y attarde sur le développement de l’économie numérique et le dynamisme des start-up dans le premier pays du « Printemps arabe » et conclut : « La Tunisie devient la plaque tournante des start-up moyen-orientales et nord-africaines. » Cet intérêt pour le développement des NTIC (nouvelles technologies de l’information et de la communication) ne date pas d’hier, mais remonte à 1997, avec le lancement d’Elgazala Technopark, au nord de Tunis. Ce pôle technologique, inscrit dans le cadre d’une stratégie nationale de développement et de promotion de la recherche scientifique, de l’innovation et de la production à haute valeur ajoutée, abrite aujourd’hui dix laboratoires de recherche et 254 entreprises, dont dix filiales de grands groupes mondiaux (Microsoft, ST Microelectronics, Ericsson, Alcatel-Lucent…) et des entreprises tunisiennes s’étant déjà fait un nom sur le plan international (Telnet, Omniacom, Picosoft, Cynapsys, Ebsys…). Elgazala Technopark, qui emploie 2 600 salariés, en majorité des ingénieurs, est le premier né d’une dizaine de technopoles spécialisées chacune dans un secteur d’activité (NTIC, multimédias, biotechnologies, agroalimentaire, mécanique, électronique et informatique, textile-habillement, chimie et environnement, etc.), qui ont vu le jour au cours des dix dernières années à Tunis, Sousse, Monastir, Sfax, Gabès et Gafsa. Ces technopoles proposent un environnement intégré pour le développement des start-up ou PME, ainsi que pour les grands groupes et les multinationales dans les secteurs des technologies de pointe. Elles sont des vecteurs de développement d’activités de haute technologie, de promotion de la Recherche & Développement et de transfert technologique.

 La stratégie Tunisie Numérique 2020

Au lendemain de la révolution de 2011, avec la libération du secteur de l’Internet, qui était strictement contrôlé sous la dictature, et l’accès plus libre et plus rapide à la Toile, grâce aux progrès technologiques (avec la mise en place de la téléphonie de 3e puis de 4e génération, de data-center sécurisés, de services Cloud, etc.), le monde des start-up s’est développé et diversifié. La proximité avec l’Europe et les synergies développées avec les grands groupes européens ont permis aux entrepreneurs tunisiens de profiter de transferts technologiques et de développer des plateformes mutuelles offrant des emplois mieux rémunérés pour les ingénieurs. Le lancement, en mai 2015, de la carte technologique internationale, un système de carte bancaire prépayée et rechargeable, a permis aux « jeunes pousses » d’opérer leurs achats sur le Net et sur des sites étrangers, sans devoir passer par la Banque centrale pour obtenir des autorisations spéciales pour la sortie de devises. Cette dynamique s’insère dans la stratégie « Tunisie Numérique 2020 ». Élaborée sur la base du partenariat public-privé, qui prévoit 60 projets structurants et la création de 80 000 emplois sur une période de cinq ans, cette stratégie repose sur quatre volets essentiels : une infrastructure numérique adéquate permettant la connectivité à haut débit entre foyers, entreprises et services publics, le développement du numérique commercial (e-commerce, e-transport, e-tourisme…), la numérisation des départements gouvernementaux (e-gouvernement, e-santé, e-éducation…) et, enfin, le projet Smart Tunisia, destiné à faire de la Tunisie un hub digital et technologique attractif au sud de la Méditerranée et une passerelle entre l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique. Smart Tunisia a été lancé officiellement le 26 novembre 2015, lors d’une conférence de presse présidée par le ministre des Technologies de la communication et de l’économie numérique, Noomane Fehri. La présence, à ses côtés, du ministre de la Formation professionnelle et de l’emploi, Zied Ladhari, s’explique par le fait que les 12 premières conventions signées, lors de cette cérémonie, avec des entreprises nationales et internationales opérant dans le secteur des NTIC, devraient permettre de créer 3 300 emplois.

 Une destination digitale et technologique

Un spot vidéo de promotion du projet a été diffusé par la même occasion où, une fois n’est pas coutume, la Tunisie n’est pas présen-tée comme une destination touristique avec ses plages, ses hôtels, ses vestiges archéologiques, ses paysages sahariens… mais comme une destination digitale et technologique, disposant de compétences au savoir-faire de haut niveau.

« Nous avions un déficit en matière de commu-nication et de marketing pour faire connaître les réussites indéniables de notre pays dans le domaine digital, qui est en train d’envahir tous les métiers dans le monde », admet Raouf Mhenni, président du projet. « À l’instar des agences inter- nationales de notation des pays, il existe des sociétés internationales de conseil qui s’occupent de la classification des pays en matière de compétence technologique. Malheureusement, la Tunisie, malgré tous ses efforts dans ce domaine, ne figure pas encore dans les classements publiés par ces sociétés », regrette-t-il. Smart Tunisia se donne pour mission d’inciter les investisseurs étrangers, acteurs de l’offshoring, à s’installer et à développer leurs activités en Tunisie, moyennant notamment des subventions pour la création d’emplois de qualité, ce qui permettra de dynamiser le marché de l’emploi des jeunes diplômés, dont le taux de chômage s’élève à 40 % contre une moyenne nationale de 15 %. Le projet table, d’ailleurs, sur la création de 50 000 emplois au cours des cinq prochaines années, moyennant un investissement global estimé à 500 millions d’euros. Objectif ambitieux s’il en est, mais réalisable, estiment les autorités. Autre objectif assigné à Smart Tunisia : la promotion des exportations pour rééquilibrer la balance extérieure, dont le déficit n’a cessé de se creuser au cours des dernières années en raison de la stagnation des exportations de biens et services et de la croissance des importations. « Les entrées moyennes en devises d’une entreprise digitale dépassent celles de 12 hôtels », souligne, à ce propos, Raouf Mhenni, qui rappelle que le secteur des NTIC emploie 80 000 personnes, en majorité des hautes compétences, réparties sur 1 800 entreprises de différentes tailles et sa contribution au PIB ne cesse d’augmenter, dépassant désormais 7 %, le même taux que celui du tourisme. « Si nous ne travaillons pas beaucoup et vite, d’ici à 2020, il sera trop tard pour combler l’écart qui nous sépare dans ce domaine du monde développé », ne cesse de répéter Noomane Fehri, qui ambitionne de faire de son pays « une référence numérique internationale », et du secteur des NTIC « un nouveau levier de développement socio-économique ».

« Pas de grands projets, beaucoup de populisme »

Certes, il y a loin de la coupe aux lèvres… Car, ce volontarisme du gouvernement achoppe sur deux principaux écueils : le manque de moyens financiers pour accélérer le développement de l’écosystème technologique afin de le mettre aux normes internationales, et les résistances de l’administration publique, qui ne semble pas prête à céder aux opérateurs privés plusieurs de ses prérogatives. La Fédération nationale des technologies de l’information et de la communication (FNTIC), relevant de l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (Utica), ne cesse, d’ailleurs, de déplorer la réticence manifestée par les pouvoirs publics à accélérer la mise en oeuvre de la stratégie nationale relative à l’économie numérique. Kaïs Sellami, président de la FNTIC, n’y va pas par quatre chemins : « Pas de grands projets, beaucoup de populisme », lance-t-il. Et de s’interroger, dans ce qui ressemble à une pierre dans le jardin de Fehri : « Où sont passés les grands projets qui vont créer des emplois pour nos jeunes?» Évoquant, de son côté, le projet national d’infrastructure haut débit, qui consiste à couvrir l’ensemble du territoire de fibre optique en remplacement des câbles en cuivre, et qui est financé à concurrence de 80 % par le secteur privé, Taoufik Halila, vice-président de la FNTIC, déplore, de son côté, « le manque d’engagement de la part des opérateurs téléphoniques présents sur le marché tunisien, alors qu’ils sont censés être les véritables moteurs de développement du secteur ».

Des progrès bien lents

Eu égard à la part minime devant revenir à la partie tunisienne du montant global des investissements alloués à ces projets d’infrastructures, le vice-président de la FNTIC estime que « les concessions accordées aux entreprises de télécommunication étrangères auraient été bénéfiques dans la mesure où, au moment de la signature des contrats, on aurait imposé aux investisseurs des compensations en logiciels, de fournisseurs d’équipements et de solutions, ou encore de sous-traitance. Cela aurait pu donner un excellent moyen de pression à l’État tunisien pour relancer l’emploi et la productivité des jeunes », poursuit Taoufik Halila. Tout en constatant que plusieurs contrats d’offshoring ont déjà été signés dans le cadre de Smart Tunisia, Kaïs Sellami estime que ce projet n’« avance pas assez rapidement à cause des problèmes logistiques et des entraves administratives ». Aussi, « ses résultats sont proches de zéro », tranche le responsable de la FNTIC qui pointe une autre cause du retard accusé à l’allumage : « L’équipe chargée de piloter ce projet n’est pas suffisamment outillée pour assurer la prospection des clients à l’international. » Conséquence de ce retard : « La Tunisie investit beaucoup pour former des ressources humaines hautement qualifiées, qui sont ensuite utilisées par des pays étrangers pour créer de la valeur et de la richesse », souligne, pour sa part, Khalil Zahouani, membre de la Chambre nationale des sociétés de services et d’ingénierie informatique (Infotica), qui estime, lui aussi, que, malgré les effets d’annonce, le secteur numérique n’avance pas au rythme souhaité.

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Written by Ridha

Ridha Kéfi, journaliste indépendant depuis 1982. Reporter puis rédacteur en chef adjoint au quotidien « Le Temps » (Tunisie, 1980-1994), puis rédacteur en chef délégué à l’hebdomadaire « Jeune Afrique » (1994-2006). A fondé et dirigé l’hebdomadaire « L’expression » (Tunisie, 2007-2008), suspendu par le régime de Ben Ali. Depuis 2008, collaborateur du Groupe ICPublications (« Magazine de l’Afrique », « African Business » et « African Banker ») et conseiller de la rédaction de la revue trimestrielle « Afkar/Idées » publiée par l’IEMED (Espagne). Fondateur et directeur du journal électronique « Kapitalis » depuis 2010. A été membre de l’Instance nationale de réforme de l’information et de la communication (INRIC, Tunisie, 2011-20013).

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