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Politique

L’amour Djibouti-Pékin

Djibouti est devenu le carrefour des ambitions militaires en Afrique. Après les États-Unis, la France et le Japon, la Chine y construit sa première base permanente à l’étranger, dans le but d’asseoir sa suprématie.

Par Sébastien Le Belzic

Lorsque les quatre premiers appa­reils militaires chinois se sont posés à l’aéroport internatio­nal d’Ambouli, il y a quelques semaines, les services secrets de la pla­nète étaient aux aguets. À bord de ces avions : un nouveau contingent de sol­dats chinois comprenant 20 officiers. Au total, d’ici à l’an prochain, ce sont près de 10 000 militaires de l’Armée populaire de libération qui seront basés à Djibouti. Trois cents marins chinois sont déjà sur zone depuis début février pour donner un coup de main aux hommes du génie venus mettre sur pied en un temps record cette première base militaire permanente chinoise à l’étranger.

Officiellement, il s’agit d’une base logistique dont la mission principale sera de coordonner les opérations de lutte contre la piraterie dans le golfe d’Aden et aux larges des côtes somaliennes. Les baraquements, la zone d’entraînement et les hangars de maintenance s’étendront sur 14 km, du Petit Ambado à Khor Ambado. Les militaires chinois ont éga­lement installé des équipements anti-aériens sur les collines alentour.

Le Président tout juste réélu, Ismaïl Omar Guelleh, est prêt à toutes les concessions pour plaire aux Chinois. Outre cette base militaire, le bureau de la présidence djiboutienne annonce la signature avec Pékin d’un accord de libre-échange permettant à la Chine d’utiliser ses installations portuaires à Djibouti à des fins de base de transit.

« La Chine envoie des escortes navales dans le golfe d’Aden, et dans les eaux soma­liennes. Dans l’accomplissement de ces missions, la question du nécessaire ravi­taillement en nourriture et en carburant s’est posée. Nous sommes alors parvenus à un consensus avec le gouvernement de Djibouti permettant à nos déploiements d’accomplir leur mission et pour contri­buer à maintenir la stabilité dans la zone. Donc, oui, la nature de ces installations est d’apporter un soutien logistique à nos escorteurs dans le golfe d’Aden et au large de la Somalie », a justifié calmement le ministère chinois des Affaires étrangères.

Plusieurs chantiers lancés simultanément

Pékin et Djibouti scellent une alliance stratégique majeure qui fera de ce petit État, niché au creux de la corne de l’Afrique, l’étape obligée de la Chine dans sa fameuse nouvelle « route de la soie » la reliant à l’Afrique en passant par le golfe Arabo-Persique. Un pro­jet estimé à 48 milliards de dollars par la presse officielle chinoise et qui doit relier 60 pays et plus de 5 milliards de personnes. Djibouti en est le coeur. Dans ses eaux transitent en effet plus de 30 % du commerce maritime mondial.

Le premier chantier est militaire et conduira la Chine à assurer désor­mais seule la protection de ses navires, si nombreux à croiser au large des côtes somaliennes. La marine chinoise a effec­tué une vingtaine de missions anti-pira­terie dans le golfe d’Aden depuis 2008. Les rotations vont pouvoir s’accélérer. « Djibouti a beaucoup d’avantages pour la Chine, nous confie un diplomate djibou­tien à Shanghai. Sa situation géopolitique d’abord, la stabilité de son régime et son ainsi offert 200 millions $ pour la « coo­pération militaire » avec Djibouti.

Le second chantier est économique. Djibouti et la Chine ont signé trois impor­tants accords économiques et commer­ciaux. Le premier porte sur la construc­tion d’une zone franche de 48 km2, dont une première tranche de 1,5 km2 est déjà opérationnelle. Le but est d’en faire une plateforme de transbordement pour le commerce Chine-Afrique.

C’est la société China Merchants Holding qui est au coeur de ce pro­jet estimé à 7 milliards $. Il s’agit de construire la plus grande zone franche industrielle de Djibouti, un chantier naval, une autoroute, et agrandir le port de Doraleh. Quelque 200 000 emplois directs et indirects devraient être créés.

Djibouti deviendra ainsi la plaque tournante du commerce régional et notamment éthiopien – un autre allié de la Chine. En 2015, l’Éthiopie comp­tait ainsi pour 86 % du trafic des ports djiboutiens. Et les volumes augmentent de près de 20 % par an. Ce rappro­chement est encouragé par Pékin, qui espère s’ancrer encore plus fermement en Afrique de l’Est.

Djibouti a lancé au total 14 pro­jets d’infrastructures pour un montant estimé à 14,4 milliards $, essentielle­ment financés par des banques chinoises et réalisés par des entreprises chinoises. Une fois mises en place, ces infras­tructures constitueront la charnière de l’union économique et politique qui se tisse entre Djibouti et l’Éthiopie.

Un autre accord porte sur la mise en place d’un cadre légal permettant, selon le communiqué officiel, « l’afflux rapide de banques chinoises à Djibouti », et prévoyant la création d’une chambre de compensation qui permettra de « ne pas perdre de devises dans les échanges avec la Chine », explique la présidence djibou­tienne. Cette chambre permettra aux opé­rateurs économiques djiboutiens de réali­ser des échanges commerciaux sans passer par le dollar américain, confirmant ainsi la montée en puissance du yuan chinois sur le continent. La contrepartie est pour Djibouti le risque de dépendance vis-à-vis de son créancier chinois.

L’endettement public, qui s’élevait à 60 % du PIB en 2015, pourrait atteindre les 80 % en 2017, selon le FMI. « C’est un dilemme, admet le ministre des Affaires étrangères djiboutien. Plus on est endetté, plus on est dépendant de son créancier. Mais, quelle est l’autre voie ? Les pays ne se développent que lorsqu’ils ont des infrastructures. Et beau­coup de pays ont développé ces infrastructures sur la base d’un endettement. »

Le troisième chantier sino-djiboutien est d’ordre stratégique

La France, les États-Unis et le Japon disposent déjà de bases militaires à Djibouti. La France débourse chaque année la somme de 30 millions d’euros pour assurer la présence d’une garnison de 2 700 hommes dans la cité-État. Les États-Unis et le Japon payent chacun un loyer annuel de 30 millions $ pour leurs bases respectives. La Chine, quant à elle, ne paye rien ! Simplement, elle permet à Djibouti de financer et construire ce maillage de ports, de routes, de voie de chemin de fer et d’aéroports qui relie­ront ce pays État au reste du continent. Elle dispose sur place d’un bail de dix ans renouvelable !

Pour les États-Unis, c’est un sérieux camouflet. Déjà ils ont dû rogner sur leur base d’Obock et se replier sur Camp Lemonnier. Les 4 500 marines auront désormais pour voisins des hommes de l’Armée populaire qui devraient avoir un oeil non seulement sur les opérations dans la corne de l’Afrique, mais sur la surveillance élec­tronique américaine et les missions de contre-terrorisme. Plusieurs sénateurs américains se sont officiellement émus de cette situation.

Les représentants républicains de Californie et du New Jersey, Dana Rohrabacher et Chris Smith, ont même adressé une mise en garde au secrétaire d’État John Kerry et au secrétaire à la Défense Ashton B. Carter. « La présence de la marine chinoise dans la région pour­rait effectivement changer la donne. Je peux vous dire que les États-Unis suivent de très près la situation sur place », nous confirme David Shinn, ancien ambassa­deur des États-Unis en Éthiopie.

Les Occidentaux redoutent mainte­nant de voir Djibouti tomber dans l’or­bite de Pékin et perdre ainsi un pays clef au coeur des grandes routes maritimes internationales. Comme pour faire entendre leur voix, les marines françaises et américaines ont mené récemment un entraînement conjoint dans le golfe de Tadjourah. Quelque 500 membres des Forces françaises stationnées à Djibouti (FFDj) et une cinquantaine d’hommes du 26e Marines américains ont participé à un exercice interarmées.

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