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Politique

Les 50 intellectuels africains

Les 50 intellectuels africains*. Il n’y a guère plus subversif que le monde des idées. L’histoire regorge d’exemples de cette lutte contre les ténèbres et l’ignorance : de la Grèce antique, à la civilisation chinoise ou arabe en passant par celle de l’Inde… Ceux qui pensent, créent et inventent… sont des producteurs de sens et de modernité. Ce faisant, ils participent à la nécessaire transmission de la mémoire entre les générations. L’Afrique partage ce mouvement.

Wole Soyinka

Nigeria

Le vieux lion d’Abeokuta (84 ans) rugit encore et toujours ! Et le prix Nobel qu’il fut le premier écrivain africain à recevoir en 1986 n’a pas apaisé la colère de ce considérable romancier, poète et dramaturge. Son dernier rugissement ? Contre le « phénomène Boko Haram » et la classe politique nigériane incapable de maîtriser ces « fous furieux ». Et le prix à payer de son engagement lui importe peu. Ce grand imprécateur n’hésita pas à soutenir le combat indépendantiste du Biafra, ce qui lui valut deux ans d’emprisonnement, de 1967 à 1969. L’oeuvre de Wole Soyinka ne nous parle pas d’une terre de contes et légendes, mais d’un continent qui, à peine débarrassé des turpitudes coloniales, s’est enfoncé dans des luttes infinies pour le pouvoir menées par des élites décadentes, au détriment des idées de démocratie et de justice.

Germaine Acogny

Bénin

Que retenir de son monumental parcours ? La danseuse chorégraphe que l’illustre Maurice Béjart surnommait « sa fille noire spirituelle » ? Ou l’inlassable formatrice ? Faux problème. C’est au sein de l’école Mudra Afrique fondée à l’initiative du président Léopold Sédar Senghor, puis de l’École des sables qu’elle dirige depuis 1998, une fois installée au Sénégal, que cette grande prêtresse de la fusion classicisme occidental-tradition locale forge avec ses élèves des spectacles mondialement reconnus. C’est là aussi que Germaine Acogny se fait travailleuse sociale. N’a-t-elle pas, entre autres, entrepris de casser les préjugés en créant une troupe exclusivement féminine ? À 72 ans, « Mama Germaine » peut être satisfaite : la jeune danse contemporaine africaine est là, et bien là !

David Adjaye

Tanzanie

Né à Dar-es-Dalam, de père ghanéen, il a fait ses études à Londres. Il est « celui qui habite le monde ». David Adjaye, 49 ans, une star de l’architecture mondiale n’a jamais renié ses origines. L’Afrique vibre dans ses réalisations, comme en témoigne le Musée national d’histoire et de culture africaine-américaine à Washington inspiré de l’esthétique yoruba et qui devrait être inauguré en septembre par Barack Obama. Il bâtit pour le privé à Kigali, Accra, ou Lagos. Première incursion dans le domaine public en Afrique : la conception du futur centre gouvernemental à Libreville. Il ne devrait pas s’arrêter là, car il a des idées bien arrêtées pour l’avenir du continent : « Gouvernement et secteur privé doivent s’allier pour penser les villes, avec de vraies identités qui intègrent la nature au coeur de leur développement.»

Fadel Barro

Sénégal

« Be strong ! » (« Soyez forts ! »). Les dernières paroles de Barack Obama à Fadel Barro à l’issue de sa visite officielle en 2013 au Sénégal. Incitation au développement de la société civile sur le continent ? Hommage au leader de l’un des premiers collectifs à faire bouger l’Afrique politique traditionnelle ? C’est en tout cas un soutien solide à cet ancien journaliste d’investigation qui co-fonda en janvier 2011, à 34 ans, le mouvement « Y’en a marre » après une énième coupure de courant. Les « Y’en a marristes » et lui représentent la jeunesse conquérante, la génération 2.0 qui incite, via les réseaux sociaux, à l’éveil citoyen, démocrate et pacifique. Et Fadel de réfléchir désormais à comment coordonner davantage le combat sur le net et la lutte sur le terrain.

Souleymane Bachir Diagne

Sénégal

Il est de tous les salons du livre, de tous les séminaires et festivals. Et on ne compte plus les comités de publication auxquels ce philosophe participe. Souleymane Bachir Diagne ou l’ambassadeur de la pensée africaine. Normalien et agrégé de philosophie, il enseigne à Columbia. Ce Socrate sénégalais a beau être âgé de 61 ans, il ne se lasse pas de questionner au travers de son oeuvre riche de plus d’une dizaine d’ouvrages : l’histoire de la logique et de la philosophie des sciences dans le monde islamique ; le mouvement d’ouverture de la pensée musulmane ; ou les conditions nécessaires pour bâtir en Afrique une nouvelle citoyenneté, un « vivre ensemble » et un futur à reconquérir face à cette mondialisation « codifiée » par les pays du G7.

 

« La culture orale continue d’être transcrite pour préserver cet immense et précieux patrimoine. Les intellectuels sont au coeur de ce combat : ils sont les défricheurs des chemins du présent et de l’avenir. Écrivains, artistes, musiciens, inventeurs… dessinent un monde en feu d’artifice où la raison entre en résonance avec l’émotion pour interroger notre existence et s’inscrire au coeur de l’universel, notre socle commun. Le meilleur garde-fou contre le fanatisme et tous les dogmatismes. Notre sélection, forcément subjective, montre la vitalité de cette Afrique de la matière grise et des idées. Un extenseur de neurones… »

 

Yadh Ben Achour

Tunisie

Ce juriste de 71 ans aurait pu demeurer un illustre spécialiste des théories politiques islamiques et de droit public, mais Yadh Ben Achour s’est trouvé mêlé de près, à partir de 2011, aux péripéties de la transition politique en Tunisie. En tant que président de la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution (HIROR), il a été l’un des principaux architectes de cette transition, l’unique réussite, à ce jour, du « Printemps arabe ». On lui doit la mise en place des instances provisoires ayant permis au pays de traverser le tourbillon de la révolution, malgré ses désordres et ses violences, avec les moindres dégâts et de s’inscrire durablement dans un processus de construction démocratique. Grâce à son doigté et à sa capacité de créer des consensus, les premières élections libres et transparentes, jamais organisées dans le monde arabe, ont eu lieu en Tunisie, en octobre 2011.

Tahar Ben Jelloun

Maroc

Il est, dit-on, le Marocain le plus célèbre de France, depuis la consécration que lui apporta son roman La nuit sacrée, prix Goncourt 1987. Il est né en 1947 à Fès et passa sa jeunesse à Tanger et Rabat, mais il a écrit en France son oeuvre prolifique… qui se déroule dans un Maroc fantasmé ou réel ! En 1971, il refusa d’enseigner la philosophie en langue arabe avant de s’installer à Paris et devenir journaliste-chroniqueur du monde oriental et grand pourfendeur du racisme dans la presse hexagonale. Continuel va-et-vient entre des racines africaines et un devenir français, qui, bien entendu, nourrit ses livres où les mythes ancestraux constituent précisément la fibre même du quotidien le plus contemporain. Tahar Ben Jelloun, franco-marocain « à temps plein », au sens noble du terme, mais aussi et surtout la figure même de l’intellectuel francophone.

Malek Chebel

Algérie

Auteur prolifique, né à Skikda (Est algérien) en 1953, Malek Chebel a publié près de 40 ouvrages de philosophie et d’anthropologie depuis 1984 ! Une impressi­onnante capacité de travail qui passe avant tout par une discipline implacable : s’enfermer tous les jours dans son bureau pour écrire plusieurs dizaines de pages. Un exercice quotidien qui est aussi son secret de fabrication. Fait peu connu de sa biographie, sa formation initiale – jusqu’au bac – s’est déroulée entièrement en arabe. Il ne se met à travailler en français qu’au début des années 1980, à Paris, où il poursuit ses études universitaires. Un gigantesque travail de conversion, indissociable d’une approche disciplinaire et thématique multiforme. Son travail de recherche n’ignore aucun champ : religion, cultures, sexualité, histoire des mentalités, psychanalyse… De la traduction du Coran au Dictionnaire amoureux de l’Islam, en passant par Le Kâma-Sûtra arabe… rien n’échappe à son savoir. Son oeuvre explore l’Islam sous toutes ses facettes, le décrit et l’analyse avec une rigueur de pensée et une cohérence qui relativisent le grief d’éclectisme que certains lui adressent parfois.

Abdoullah Coulibaly

Mali

Cet ingénieur de formation, qui a été longtemps consultant international en gestion des entreprises, est avant tout un homme d’action. Il a fondé en 2000 – et dirige encore aujourd’hui – l’IHEM (Institut des hautes études en management) de Bamako, une école de commerce qui dispense un enseignement et une formation haut de gamme aux futures élites africaines. Il préside également le comité d’organisation du sommet France-Afrique qui se tiendra dans la capitale malienne en 2017. Mais Abdoullah Coulibaly est aussi un homme d’idées, de recherche et de réflexion. Le forum annuel de Bamako qu’il a créé également en 2000 est aujourd’hui devenu un rendez-vous incontournable.

Cheikh Diallo

Mali

Il fut à l’origine architecte avant de se tourner vers le design. Depuis près de deux décennies, Cheikh Diallo, 56 ans, bâtit non plus les extérieurs, mais les intérieurs africains. Son « combat » : ne pas refaire ce qui existe déjà, repenser notre environnement et surtout concevoir tout un art de vivre qui n’aurait plus aucun rapport avec ces salons bien trop marqués par les influences occidentales, avec leur mobilier Louis XV ou Louis XVI, dans les grands centres urbains. Ses créations ont l’épure magnifique et élégante des meubles traditionnels, mais « s’expriment » avec des matériaux de notre siècle, qu’il s’agisse de récupération ou non. Cheikh Diallo est l’un des rares designers du continent à s’imposer sur le marché international, à exposer et à faire les gros titres des revues de décoration, de New York à Milan.

Kamel Daoud

Algérie

45 ans de lutte ! D’abord le combat politique : Kamel Daoud, depuis 1994, en tant que journaliste et rédacteur en chef du Quotidien d’Oran, s’efforçait de soulever la chape de plomb imposée par le « système » sur le pays. Puis, plus récemment, la lutte contre un islam prégnant, frein majeur, à ses yeux, au développement de la société arabe. L’écrivain reconnu sur le plan international avec la sortie, en 2013, de son premier roman Meursault, contre-enquête, sera du coup l’objet d’une fatwa ! Il a osé évoquer, dans une tribune du Monde en janvier, à propos des agressions sexuelles du Nouvel an à Cologne, « un rapport malade à la femme, au corps, au désir », propre à l’homme musulman. L’intense polémique qui a suivi a fait avancer le débat, mais l’a amené à renoncer au journalisme.

Fatou Diome

Sénégal

« Je ne sais plus qui je suis, une Africaine, une Européenne, une voyageuse ou une jeune femme noire ». Tel est le « manifeste » de cette écrivaine de 48 ans à l’origine d’un mouvement littéraire portant le nom de « migritude » (combinaison de négritude et d’émigration). Un nouvel axe de pensée face à la mondialisation, conçu par celle qui a sublimé les souffrances de l’exilée économique qu’elle fut en une oeuvre d’une dizaine de livres. Et sa fine analyse des relations entre le continent africain et l’ex-France colonisatrice, elle sait parfois la muer en « un cri qui tue ». À l’image du mini-scandale qu’elle déclencha sur France 2 lorsqu’interrogée sur la tragédie des 1 700 migrants morts noyés en Méditerranée en avril 2015, elle avait prononcé ces mots d’une terrible lucidité : « Arrêtez l’hypocrisie, on sera riche ensemble ou on va se noyer tous ensemble ».

Mamadou Diouf

Sénégal

Émigré depuis 1999 aux États-Unis où il a pris en 2007 la direction de l’Institut d’études africaines à l’École des affaires internationales et publiques de la Columbia University, il est l’un des meilleurs spécialistes en études post-coloniales. Ce Lébou originaire de Dakar revendique trois influences : francophone, africaine et anglophone. Il porte un regard critique sur les dirigeants africains comme sur les élections organisées, selon lui, « sans remise en cause des cultures civiques et politiques ». Et si les peuples de cette partie du monde n’ont pas encore trouvé le système politique qu’ils méritent, c’est qu’ils sont encore trop souvent influencés par l’histoire coloniale. Dans Les arts et la citoyenneté au Sénégal (Karthala, 2013), il étudie la jeunesse d’un continent qui s’urbanise à toute vitesse. Particulièrement les jeunes Dakarois qui, dans les espaces abandonnés par l’État, « ont inventé un mode de vie qui leur est propre ». Enfin, l’histoire du panafricanisme sur laquelle il intervient souvent et le devenir du Sahel sont les deux sujets qui le préoccupent.

Sindika Dokolo

RD Congo

Être le fils d’un des magnats du Mobutisme et l’époux d’Isabel Dos Santos, la fille du dinosaure politique angolais. Pas facile à assumer ! Cependant, Sindika Dokolo a su tracer son chemin dicté par la passion. Commencée à 15 ans, sa collection d’art africain contemporain, regroupée au sein de sa fondation, atteint, 27 ans plus tard, plus de 3 000 pièces. La plus importante d’Afrique et qu’il présenta fièrement à la Triennale de Luanda en 2006, à la Biennale de Venise en 2007, ou en 2015 à Porto. Sa seule règle : promouvoir cette nouvelle scène. Ainsi, sa fondation est ouverte à toute demande d’emprunt d’un musée… à condition que celui-ci s’engage à organiser le même événement sur le continent. Le nouveau cheval de bataille de ce richissime homme d’affaires ? Rapatrier les chefs-d’oeuvre classiques africains en les rachetant aux collectionneurs disséminés à travers le monde.

Soeuf El-Badawi

Comores

Il n’a jamais été convaincu par la politique néo-coloniale de Paris. L’île de Mayotte a été rattachée à la France en 2009, au mépris de l’unité nationale comorienne. Revenu à Moroni en 2006, à 36 ans, Soeuf El-Badawi n’écrira pas son Cahier du retour au pays natal ; il procédera plutôt par des coups de poing dramatiques et littéraires que n’aurait pas d’ailleurs démenti Aimé Césaire. Ses colères s’appellent théâtre de rue où sont réactualisées les traditions de justice populaire locale ; Moroni Blues et Un dhikri pour nos morts, des pièces très bien accueillies sur les scènes francophones ; ou, encore Mwezi WaQ, émouvant spectacle musical, et disque qui a reçu le convoité prix de l’Académie Charles-Cros 2013. La République des Comores est toujours démembrée, mais elle y a gagné un artiste exceptionnel.

Alioune Ifra Ndiaye

Mali

En 14 ans, sept créations et près de 400 représentations dans huit pays, sur trois continents ! Le BlonBa de Bamako, à la fois structure de production et salle de spectacle, peut s’enorgueillir d’un exceptionnel bilan. Une expérience originale à l’image de son initiateur, dramaturge, promoteur d’un théâtre mandingue moderne et aussi entrepreneur. Alioune Ifra Ndiaye est néanmoins amer : son « bébé » a dû fermer ses portes en 2012. Mais aussi, comment un opérateur culturel indépendant peut-il survivre en Afrique sans le moindre soutien fi nancier et moral de l’État ? Triste rengaine si souvent fredonnée d’Alger à Kinshasa… À 47 ans, il se relève et vient de fonder Djiné Ton (« club des génies » en bambara), collectif d’une cinquantaine d’artistes maliens visant à mutualiser les moyens et les expertises de chacun.

Asmae Lamrabet

Maroc

Islamologue, membre de la rabita Mohammedia des Oulémas, Asmae Lamrabet est une des fi gures les plus actives dans le travail de relecture des textes sacrés et de déconstruction des interprétations littéralistes du Coran au Maroc. Sa contribution à une relecture de la question de l’égalité homme-femme dans le Coran, notamment à l’aune d’une mise en exergue de l’éthique de l’Islam et de sa conception de la justice, la classe dans une minorité de savants de l’Islam agissant en faveur de la réinterprétation des textes et d’un changement des pratiques, notamment sur la question du partage de l’héritage entre hommes et femmes. Cette question brûlante, dont est saisie depuis 2015 une commission agissant sous directives royales au Maroc, devient celle de l’interprétation de la nouvelle constitution de 2011 qui établit l’égalité homme-femme dans le respect des constantes de la Nation (donc l’Islam). Faut-il abolir la pratique actuelle, supposée conforme au Coran, de ne donner qu’une demi-part aux femmes ? Asmae Lamrabet ne voit dans cette pratique qu’une application dénuée de sens d’un livre sacré, en réalité favorable à l’égalité.

Alain Mabanckou

Congo

Naissance à Pointe-Noire en 1966, DEA de droit à Paris-Dauphine, professeur à l’université de Los Angeles (UCLA) depuis 2006… Peut-il exister parcours plus emblématique d’un écrivain du « Tout-Monde » ? Il le dit lui-même : « L’Afrique n’est plus seulement en Afrique ». Elle est ici, dans les cadres dramatiques ou truculents du Congo de ses romans qui ont fait sa notoriété, tels que Mémoires de porc-épic, prix Renaudot 2006. Et là, dans ses essais comme Sanglots de l’homme noir qui le voient refuser d’ériger les souffrances du nègre en identité ou encore dans ses prises de position dans le débat public français. Alain Mabanckou est d’ores et déjà une figure majeure de l’homme de lettres africain du XXIe siècle. La preuve : il a hérité, cette année, de la chaire de création artistique au Collège de France.

Joseph Tonda

Gabon

Sociologue et anthropologue, il est enseignant-chercheur à l’université Omar Bongo à Libreville. Ses travaux sur le pouvoir en Afrique centrale et équatoriale notamment au Gabon et au Congo font référence pour qui veut comprendre les formes de développement de l’État dans cette zone. Il y élucide les mythes fondateurs, souvent violents, des États d’Afrique centrale issus de la colonisation, mais aussi les formes d’expression culturelle et les rituels de leurs sociétés. À travers ses ouvrages, empreints d’une sociologie politique inventive et innovante, tels Le souverain moderne, il a notamment fait émerger de nouvelles catégories d’analyse.

 Olfa Youssef

Tunisie

Écrivaine et universitaire, spécialisée en linguistique, psychanalyse et islamologie appliquée, Olfa Youssef est une intellectuelle qui dérange. La liberté de ton qui caractérise ses prises de parole médiatiques, son tempérament polémiste et sa propension à combattre tous les tabous, notamment religieux, ont fait d’elle l’ennemie irréductible des intégristes islamistes aux yeux desquels elle incarne une sorte de diable en jupon.

Auteur de nombreux ouvrages, elle sait allier l’érudition scientifique et l’engagement politique et social, en s’attaquant aux thèmes les plus sulfureux : le plaisir sexuel des femmes, l’homosexualité, etc. Sa lecture ouverte et sans tabous des textes sacrés musulmans présente une approche audacieuse de la tradition musulmane, à rebrousse-poil du conformisme ambiant, et donne à ses livres une dimension militante, voire franchement féministe.

Marie-Cécile Zinsou

Bénin

Bien sûr, Marie-Cécile Zinsou est « la fille de » Lionel, économiste et homme politique de renom. Bien sûr, elle a eu recours à la fortune familiale pour entreprendre. Et pourtant… Le credo de cette jeune femme de 34 ans ? « Entre la guerre, la pauvreté et le sida, l’Afrique a besoin de culture. » En 2005, elle ouvre donc sa Fondation à Cotonou : un espace muséal aux normes internationales, doté de six bibliothèques, dédié essentiellement aux plasticiens du continent, où plus de 25 expositions ont été jusqu’ici organisées. En 2013, nouveau défi : elle lance un musée d’art contemporain à Ouidah. Dans les deux cas, le même souci de montrer les créations de Romuald Hazoumé ou Jean-Michel Basquiat aux plus humbles et surtout aux enfants ; désormais, près de 400 établissements scolaires sont partenaires. Qui fait mieux ?

Desmond Tutu

Afrique du Sud

Au soir de sa vie, vivant sous les honneurs et les récompenses, il aurait pu se tenir à l’écart de la folie des hommes. Mais à 84 ans, Desmond Tutu, archevêque, Prix Nobel de la paix 1984, rêve et espère toujours pour son continent. Et à l’instar des anciens dans les sociétés africaines traditionnelles, il n’hésite pas à distiller ses avis, à exprimer ses indignations. Bien qu’ayant annoncé son retrait de la vie publique en 2010, il fait toujours feu : sur l’homophobie, sur la « folie » obsolète que représente la course aux énergies fossiles, sur l’ANC au pouvoir et son clientélisme, sur « l’inachèvement » économique – au détriment des Noirs – de la politique anti-apartheid… Le vieux sage continue de susciter la réflexion de ses compatriotes et de tous les Africains, bref de montrer la voie de l’avenir.

Soro Solo

Côte d’Ivoire

Son émission sur France Inter depuis 2006, a fait connaître Soro Solo – Souleymane Coulibaly de son vrai nom – du grand public francophone. Dans « L’Afrique enchantée » (devenue cette année « L’Afrique en solo », depuis que son complice Vladimir Cagnolari a quitté cette aventure radiophonique), la musique s’accompagne de reportages sociétaux et d’interviews des « sans-voix » du continent. Sous la douceur de ton de cet animateur de 65 ans est souvent tapi le cru, le politiquement incorrect. Cette démarche, on la retrouve dans un disque produit en 2012 par le duo et intitulé C’est moi le chef ! Un petit chef-d’oeuvre qui mêle chansons rebelles, flagorneuses et documents audio comme le célèbre discours de Patrice Lumumba du 30 juin 1960, ou l’ubuesque sacre de Jean-Bedel Bokassa. À faire consommer sans modération dans les établissements scolaires.

Mahamat-Saleh Haroun

Tchad

Depuis 17 ans, il filme la famille, « vache sacrée » de l’Afrique. Mais quelle vision acerbe et actuelle! La mondiali­sation, la guerre civile – omniprésente toile de fond de ses longs-métrages – qui ravagea son pays de 1965 à 1979, sont passées par là et il nous conte la dissolution de cette fameuse et quelque peu mythique solidarité d’antan : les pères démissionnent (Abouna) ou se font souvenirs pesants (Daratt), quand ce ne sont pas les fils qui les trahissent pour une poignée de francs CFA comme dans Un homme qui crie, opus déchirant qui remportera le prix du Jury à Cannes, en 2010. Après Grigris, hommage à la jeunesse de son pays, Mahamat-Saleh Haroun, 55 ans, poursuit son travail de cinéaste engagé avec : Hissène Habré, une tragédie tchadienne, série de témoignages de victimes de l’ex-dictateur.

Achille Mbembe

Cameroun

Doctorat d’histoire obtenu à la Sorbonne, doctorat en Sciences politiques de l’Institut d’études politiques de Paris, professeur de faculté… Achille Mbembe, 59 ans, aurait pu « pantoufler » au sein du douillet monde universitaire. C’était compter sans le caractère frondeur de cet historien-philosophe qui s’est efforcé, au fil d’une dizaine de livres, de dépasser le concept de négritude de papa (Senghor ou Césaire). L’« objet de son ressentiment » ? L’Afrique postcoloniale, ses errements et ses travers, où le Noir est avant tout « victime » du système libéral. Son dernier ouvrage, Critique de la raison nègre, paru en 2013, pourrait bien devenir un futur classique, dans la lignée de Peau noire et masques blancs de Frantz Fanon.

 

Amina Mama

Nigeria

Avoir été élevée dans une famille aux idées progressistes y est pour quelque chose. En tout cas, elle eut assez vite cette conviction : aux femmes le foyer, aux hommes la cité, très peu pour elle ! Une conviction qui se renforcera au fil du travail universitaire (chaires d’études de genres au Cap et en Californie) de cette psychologue. Oui, la femme est bien l’avenir de l’homme africain. Oui, il n’y a pas de différences essentielles entre celles qui se battent pour leur émancipation en Occident et celles qui subissent la violence des hommes au Congo ou au Soudan. Tout juste d’effroyables spécificités comme l’excision, le mariage des petites filles ou les mutilations génitales. Amina Mama, 57 ans, théoricienne majeure du féminisme africain, ose même évoquer le rôle oppressif du mâle dans la sexualité, sur un continent où on se vante de « faire l’amour, mais de ne pas en parler » !

Leonora Miano

Cameroun

Leonora Miano, née à Douala en 1973, est installée en France depuis 1991. Elle a connu la gloire en 2005, dès son premier roman, L’intérieur de la nuit, qui a reçu six prix littéraires. Cette écrivaine prodige signait en 2008 Afropean et autres nouvelles, manifeste qui prône la régénération des Belles-lettres françaises par l’apport des auteurs francophones. L’Afropéanisme, terme dont les médias usent et abusent depuis, était né. Mais voilà qu’en 2015, elle publiait un ouvrage érotique et collectif, baptisé Volcaniques, une anthologie du plaisir : onze romancières (plus Leonora elle-même) nous livrant leur vision de l’intime. Douze nouvelles mettant en scène pour la première fois la sexualité féminine noire au-delà du croustillant et des tabous religieux et moraux.

Mithika Muenda

Kenya

Il milita longtemps pour les droits de l’homme et la démocratie. Et puis, au début des années 2000, Mithika Muenda, la quarantaine souriante, a estimé que la lutte contre le réchauffement climatique représentait un prolongement naturel de ses premiers combats. En 2008, il devient le secrétaire général de la PACJA (Pan African Climate Justice Alliance) qu’il avait fondée et qui regroupe plus de 300 associations issues de la société civile et implantées dans 45 pays ! Une organisation poids lourd, comme on a pu le constater lors de la COP 21 de Paris, en décembre 2015, où le Kényan fut l’un des Africains les plus en vue face aux pays occidentaux. Pour ce croyant, pas d’écologie « pure », il s’agit d’abord et avant tout de lier les questions environnementales et sociales. « Les pauvres sont les premières victimes », rappelle-t-il inlassablement. Une autre façon de voir les choses…

Dieudonné Niangouna

Congo

Il est le dramaturge le plus talentueux d’une nouvelle génération d’auteurs dans ce pays qui a toujours brillé de 1 000 feux théâtraux. Dieudonné Niangouna, fils spirituel de Sony Labou Tansi et de Tchicaya U Tam’si, qui est aussi metteur en scène et acteur, a imposé sur toutes les planches du monde sa vision de l’art dramatique : un espace de débat social et politique, une « bataille des idées », ainsi qu’il le définit à l’occasion de sa septième et dernière création, « Le Kung-Fu ». Consécration pour celui qui vient de souffler ses 40 bougies, il a été artiste associé de l’illustre Festival d’Avignon en 2014. En décembre 2015, il vient de jouer pleinement son rôle d’intellectuel en adressant une lettre ouverte, intitulée « Nous ne sommes pas tous des Néron », à Denis Sassou N’Guesso, lui demandant (en vain) de se retirer de la course à la présidence.

Tendai Murisa

Zimbabwe

Et si l’on en finissait avec cette « vieille » charité occidentale déguisée en assistance technique et humanitaire, pour la remplacer par une vraie collaboration avec les donateurs du Nord ? Une question qui a taraudé nombre d’intellectuels africains à l’orée du siècle, notamment Tendai Murisa, sociologue. Il est engagé en 2009 par TrustAfrica, avant d’en prendre les rênes, jeune quadragénaire en 2014. Avec les fonds récoltés, il cherche à provoquer des synergies en matière de bonne gouvernance bien sûr, mais aussi à relancer l’agriculture, à rebâtir un enseignement supérieur réellement adapté aux besoins du marché. Ou encore à combler ce manque criard sur le continent d’une aide à la création d’entreprises pour les jeunes. Décidément, les temps changent…

Simon Njami

Cameroun

On le dit caractériel. Mais il est tout simplement impétueux. On le dit arrogant. Mais ce Camerounais, né à Lausanne il y a 54 ans, ne supporte plus certaines idées préconçues : cette Afrique « calebasse », empêtrée dans un passé si « enchanteur » pour l’Occident, mais parfois si loin de la modernité. Simon Njami, écrivain et cofondateur de la célèbre « Revue noire », a apporté sa touche magistrale au tableau de l’art africain contemporain en devenant l’un de ses essentiels curateurs. À son actif, entre autres : l’historique exposition « Africa Remix » qui a fait le tour du monde en 2004 ; les Rencontres africaines de la photographie de Bamako de 2004 à 2007; ou le 1er pavillon africain à la 52e Biennale de Venise (2007). Son dernier défi : revitaliser Dak’Art, la plus vieille biennale du continent dont la 12e édition se tiendra du 3 mai au 2 juin 2016.

Kako Nubukpo

Togo

Ce brillant économiste, passé par l’université française et bardé de diplômes, a commencé sa carrière dans des organismes internationaux puis à la BCEAO (Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest), où il est progressivement devenu un expert des questions monétaires. Adversaire résolu des dogmes et des idées reçues, il y a notamment formulé ses premières thèses venant démentir les théories orthodoxes sur le contrôle de l’inflation par la gestion monétaire. Démissionnaire de la BCEAO, il travaille durant quatre années pour un organisme spécialisé dans la recherche agronomique et le développement. Il y dégage de ses observations une théorie fi ne sur les « deux Afriques » – la rurale, et celle du franc CFA – à laquelle il consacrera un livre. Nommé ministre de la Prospective et de l’évaluation des politiques publiques du Togo en 2013, il quittera le gouvernement en juillet 2015, pour avoir sévèrement critiqué – à nouveau ! – le système du CFA, notamment en ce qui concerne les réserves de change. Il a été nommé en mars directeur de la Francophonie économique et numérique au sein de l’OIF. Il a publié en 2011 L’Improvisation Économique en Afrique subsaharienne : du coton au Franc CFA.

Gilles Olakounlé Yabi

Bénin

Analyste politique et économique, titulaire d’un doctorat en Économie du développement, Gilles Olakounlé Yabi a dirigé le Bureau Afrique de l’Ouest de l’International Crisis Group de 2011 à 2013. Auparavant, il a mené une carrière de journaliste pour Jeune Afrique. En juillet 2015, il a créé le WATHI, un laboratoire d’idées ouvert à tous les citoyens, consacré à l’Afrique de l’Ouest élargie au Cameroun, au Tchad et à la Mauritanie. Cette initiative est d’autant plus novatrice que ce type d’outil était plutôt rare, jusqu’à présent, dans cette partie du continent où la recherche universitaire a toujours éprouvé quelque difficulté à influer sur les politiques publiques. À l’heure de la mondialisation, Gilles Yabi croit résolument aux capacités de la société civile à stimuler les débats et les réformes indispensables à l’évolution future des pays africains. Le concept même de think tank lui apparaît comme l’instrument privilégié de cette entreprise, qu’il préfère aux « rapports sophistiqués d’experts », et qu’il considère, en outre, comme susceptible de palier aux graves défaillances des systèmes éducatifs et universitaires africains.

Marc Ona Essangui

Gabon

Le grand public l’a d’abord connu comme défenseur de l’environnement et président de l’ONG Brainforest Gabon. C’était l’arbre qui cachait la forêt de l’engagement multicartes chez Marc Ona Essangui, 53 ans, cloué sur une chaise roulante pour une polio mal soignée. Il a été ou est le dirigeant de pas moins d’une dizaine d’associations qui, chacune, pose les bonnes questions : l’assainissement des finances publiques, la bonne gouvernance, la redistribution de la manne pétrolière… Il s’est peu à peu imposé comme le poil à gratter redouté des autorités. Il déclare ne pas être candidat à la prochaine présidentielle, prévue au second semestre, mais réclame une élection transparente.

Mahmoud Ould Mohamedou

Mauritanie

« La réappropriation du géopolitique » est son maître mot. Ce politologue mauritanien de 48 ans développe depuis plus de dix ans une pensée innovante sur les rapports entre l’Occident et le Sud. Depuis Contre-Croisade, qui, en 2004, pose les jalons d’une réflexion de fond sur les soubassements civilisationnels du 11 septembre ; jusqu’à Understanding Al Qaeda, en 2011, qui décortique la mécanique Al Qaeda et son impact sur les relations internationales. Il a également travaillé à Harvard sur le transnationalisme des nouveaux groupes armés. Aujourd’hui basé au Graduate Institute et au Geneva Centre for Security Policy, deux instituts genevois, Ould Mohamedou enseigne également à Sciences Po à Paris. Son travail entend se démarquer des sentiers battus des études post-coloniales classiques. Sa dénonciation, dans La Guerre au Mali, du « nouveau grand jeu » dont fait l’objet l’Afrique et sa critique de « la banalisation de l’interventionnisme » placent cet iconoclaste producteur d’idées à mi-chemin entre la rigueur du chercheur et la passion du penseur engagé.

 

Alioune Sall

Sénégal

Docteur en sociologie, 65 ans, il a fondé en 2002 l’Institut des futurs africains, un cercle de réflexion à vocation continentale qui fournit une expertise à des fi ns de planification stratégique aux gouvernements, aux organisations internationales et à celles de la société civile, parfois même aux groupes privés, qui s’interrogent sur le devenir de l’Afrique. Une activité que l’Institut des futurs africains développe aussi bien par des conférences, des publications (dont le très remarquable L’Afrique à l’horizon 2025), des actions de formation à la démarche prospective pour les cadres africains que des plateformes destinées à se faire rencontrer des décideurs et des chercheurs (hommes politiques, universitaires, etc.). Alioune Sall fonde actuellement son travail de recherche et de réflexion sur deux axes qu’il considère comme essentiels et « entremêlés » : la réalité de la notion d’émergence africaine et la problématique de la construction de l’État en Afrique, en tant que projet post-colonial. La 16e édition a réuni près de 1 200 participants issus d’une quinzaine de pays : politiques, membres du corps diplomatique, étudiants, chercheurs et membres de la société civile. À 65 ans, il a plus d’ambition pour son pays que pour lui-même, et souhaite mettre son expérience professionnelle au service d’une véritable réflexion qui permette à l’Afrique et au Mali de jouer pleinement leur rôle dans le concert des nations.

Bakary Samb

Sénégal

Bakary Samb, chercheur à l’université Gaston-Berger de Saint-Louis, est l’un des rares universitaires à s’être intéressé au wahhabisme et à sa pénétration en Afrique de l’Ouest. Avec rigueur, mais aussi de manière intuitive, cet arabisant a constitué au fi l des ans une base de données considérable sur les mouvements de l’Islam radical dans la région du Sahel. Ses travaux sur l’expansion de Boko Haram et sur sa pénétration idéologique viennent compléter le spectre des connaissances sur ces groupes, leur matrice doctrinale et leurs filiations. Un phénomène dont l’importance et la gravité justifient qu’il soit étudié, suivi et documenté en profondeur : appelé à durer sur un temps long, l’analyse de ses causes ne peut se contenter d’une approche purement militaire ou sécuritaire. Une tâche à laquelle le Timbuktu Institut – un cercle de réflexion qu’il a créé à Dakar – est entièrement consacré : partage des connaissances et croisement des sources.

Felwine Sarr

Sénégal

Figure montante dans le paysage de la pensée africaine, cet universitaire et écrivain sénégalais, agrégé d’économie, enseigne à l’université Gaston-Berger de Saint-Louis. Passionné de philosophie économique, son dernier ouvrage Afrotopia, paru après Dahij, 105 rue Carnot et Méditations africaines, est une ode à l’Afrique « une utopie active » où le continent doit être porteur d’une autre vision, détachée de la décolonisation, hors des injonctions des autres civilisations. Pour ce libre penseur, l’Afrique, berceau de l’humanité, doit refuser le mimétisme pour proposer une autre voie. Elle en est capable si elle se plonge dans une introspection socioculturelle, s’appuie sur son potentiel et ses réalités pour tracer un nouveau chemin vers une troisième voie, et de nouvelles perspectives articulées autour de l’économique, du culturel et du spirituel.

Smockey

Burkina Faso

Smockey, autrement dit « s’moquer » mis à la sauce américaine ! De fait, Serge Bambara à l’état-civil, 44 ans, se moque sans retenue, à l’exemple d’une de ses chansons, « 50 ans de dépendance », commémorant à sa manière le cinquantenaire de l’accession à l’indépendance d’une majorité de nations africaines. Et cette moquerie distillée depuis 15 ans dans les albums-brûlots de ce rappeur ne pouvait que plaire à une jeunesse burkinabé en quête d’avenir. En 2013, il décide de descendre dans l’arène politique en co-fondant le mouvement « Le balai citoyen ». Et ce porte-parole d’une génération consciente, se réclamant des idéaux de Thomas Sankara, a contribué à faire chuter le pouvoir du président Blaise Compaoré lors des événements d’octobre 2014. Récemment, il animait, à l’occasion des élections générales de novembre 2015, la campagne « Après ta révolte, ton vote ».

Mohamed Talbi

Tunisie

Ce petit homme de 95 ans à l’esprit alerte ne craint pas de croiser le fer avec ses détracteurs, pour défendre une certaine idée de l’islam, celui de l’origine, du Coran, débarrassé des lubies des interprétations qui en ont déformé le message et dévoyé la spiritualité. Mohamed Talbi s’est imposé, au fi ls des livres, comme un islamologue exigeant, mais audacieux voire iconoclaste. Partisan d’une lecture vectorielle du Coran, qui prend en compte l’intentionnalité du texte et non pas les interprétations qui en ont été faites à des époques révolues. « Penseur libre en islam », comme il se qualifie lui-même, il a souvent choqué en prônant des positions peu orthodoxes. Il combat la charia qui constitue, à ses yeux, l’une des causes de l’oppression des musulmans et critique les courants salafistes, incapables de s’adapter à l’époque, tout en appelant ses contemporains à se débarrasser du principe de la prééminence du « pouvoir religieux » et à accorder le pouvoir au peuple, condition pour l’instauration de la démocratie.

Sami Tchak

Togo

Il est l’écrivain de l’extrême, celui qui dérange l’Afrique dans son confort moral et intellectuel. Ses romans déploient une sexualité « hors norme », aux antipodes des joyeux plaisirs de la chair que l’on associe trop souvent à l’âme noire. Pédérastie, orgies, viols et même nécrophilie peuplent son imaginaire ! Plus généralement, Sami Tchak, Sadamba Tcha-Koura à l’état-civil, 56 ans, n’est jamais là où on attend un homme de lettres africain. Pourquoi un auteur togolais devrait-il situer ses récits sur sa terre natale ? C’est une des interrogations de son oeuvre riche d’une douzaine de livres et qui se déroule en France ou en Amérique du Sud. Et quand il choisit la Guinée pour cadre dans son dernier opus, Al Capone le Malien, il met en scène un continent tiraillé entre une modernité clinquante et un passé à la splendeur immémoriale. Y a-t-il regard plus juste ?

 Joseph Tonda

Gabon

Sociologue et anthropologue, il est enseignant-chercheur à l’université Omar Bongo à Libreville. Ses travaux sur le pouvoir en Afrique centrale et équatoriale notamment au Gabon et au Congo font référence pour qui veut comprendre les formes de développement de l’État dans cette zone. Il y élucide les mythes fondateurs, souvent violents, des États d’Afrique centrale issus de la colonisation, mais aussi les formes d’expression culturelle et les rituels de leurs sociétés. À travers ses ouvrages, empreints d’une sociologie politique inventive et innovante, tels Le souverain moderne, il a notamment fait émerger de nouvelles catégories d’analyse.

Mohamed Tozy

Maroc

Politologue et anthropologue, il est l’une des figures intellectuelles les plus en vue du monde académique au Maroc. Ses travaux sur l’islamisme politique, et la relation de cette mouvance avec la monarchie, en ont fait un analyste écouté. Doyen de la Faculté de gouvernance de l’université Mohammed VI Polytechnique, il élabore des contributions critiques des politiques sociales et de gestion du champ religieux. Ses travaux sur les pratiques de l’Islam au Maroc dans L’Islam au quotidien (2007) ou les mouvances salafistes plus récemment dans L’État d’injustice au Maghreb (2015) mettent en lumière les différentes dimensions de la pratique religieuse, mais aussi les ambiguïtés des rapports entre mouvements islamistes et sphère politique. Ses travaux sur le champ religieux et sur les trajectoires de l’État, empreints pour ces derniers d’une lecture wébérienne des modes de légitimation, contribuent à esquisser une lecture dynamique de l’État dans les pays en développement et restituent la complexité de la relation entre l’État en consolidation, à l’instar de nombreux pays africains, et la société traversée par de nombreuses traditions et croyances.

Aminata Traoré

Mali

Ministre de la Culture et du tourisme de 1997 à 2000, sous la présidence d’Alpha Oumar Konaré, elle démissionna pour ne pas être tenue par le devoir de réserve. Comment s’en étonner ? Qui peut museler cette voix critique, inflexible, de l’Afrique qui écorche nombre d’oreilles sur le continent et au-delà ? Elle défend notamment Robert Mugabe, président du Zimbabwe, victime, à ses yeux, de la politique britannique et tape sur les programmes, sources de pauvreté selon elle, concoctés par les banquiers et les puissances du Nord. Un autre monde est possible, s’écrie-t-elle. Et ceux qui douteraient encore de l’influence de cette altermon­dialiste de 69 ans (elle organisa le volet malien du Forum social mondial de 2006), qu’ils sachent que c’est elle qui donna l’idée (juger fictivement les responsables du « désastre » social africain) du film Bamako au cinéaste Abderrahmane Sissoko !

Elikia M’bokolo

RD Congo

Il y eut, dans les années 1970, Joseph Ki-Zerbo et son grand oeuvre, Histoire de l’Afrique noire. Il y a désormais Elikia M’Bokolo, 72 ans, et son ouvrage L’Afrique noire. Histoire et civilisation en deux volumes. Chez ces deux chercheurs, le même souci de bâtir une historiographie de l’Afrique pour les Africains. Mais là où le Burkinabé s’attachait à une science du passé plus événementielle, le Congolais, lui, s’efforce de restituer toute la complexité des processus historiques, mêlant connaissance du terrain, voix des traditions orales et travail sur les archives. Le résultat : une vibrante critique des idées reçues, voire révisionnistes. Le brillant normalien et agrégé de l’université française ne dédaigne pas une communication plus populaire, puisqu’il est aussi producteur du magazine Mémoire d’un continent, qui fait les beaux jours des programmes de RFI.

Hassan Rachik

Maroc

Anthropologue, enseignant-chercheur à l’université Hassan II de Casablanca, il est l’une des figures de l’anthropologie post-coloniale au Maroc. Ses travaux sur les rituels dans le Moyen Atlas, mais aussi sur les sociétés rurales aux prises avec les dynamiques de modernisation et de développement, servent de références pour l’étude des transformations sociales. À partir des nombreuses observations de l’anthropologie coloniale et des productions scientifiques marocaines, il a conduit un travail de distanciation important dans son ouvrage Le proche et le lointain : un siècle d’anthropologie au Maroc (2012). Ses recherches récentes s’orientent sur l’observation de l’érosion du droit communautaire et des solidarités qui le fondent, sur la valorisation de l’individu et des droits individuels, une transformation majeure des sociétés rurales maghrébines, mais aussi de nombreuses autres sociétés sur le continent africain.

*Ont participé à ce dossier : Djamila Colleu, Olivier Deau, Jean-Michel Denis, Christine Holzbauer, Ridha Kéfi, Guillaume Weill-Raynal et Hichem Ben Yaïche

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