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Société

La santé en Tunisie : Des atouts à consolider

Le système de santé en Tunisie est parmi les meilleurs en Afrique, grâce à ses performances techniques, et au savoir-faire de ses cadres médicaux. Bien sûr, il présente quelques lacunes qui restent à combler.

Dossier réalisé par Lassaad Ben Ahmed. Introduction de Ridha Kefi

La médecine tunisienne a réalisé de nombreuses prouesses telles que l’éradication du paludisme, le programme national de lutte antituberculeuse, la baisse de la mortalité infantile, la vaccination généralisée, etc. Et si elle n’a toujours pas atteint le niveau des grandes nations, elle reste un pôle d’attraction pour les citoyens maghrébins, libyens et algériens, sans oublier les Africains subsahariens, qui viennent se faire soigner en Tunisie », explique le Dr Karim Abdellatif, résident en orthopédie. Bien sûr, rappelle-t-il, « la qualité de la formation des médecins est reconnue par tous », ce qui « incite plusieurs pays, notamment européens et arabes du Golfe, à faire appel aux praticiens tunisiens, privant ainsi la Tunisie de ses compétences».

Quand on sait que les premières greffes d’organes réalisées en Tunisie (rein, moelle, coeur…) remontent aux années 1980-1990, et que, dans ce domaine, les chirurgiens tunisiens ont réalisé de grandes avancées, ainsi qu’en matière de chirurgie esthétique ou de soins de confort, on comprend que des villes comme Tunis, Nabeul ou Sousse soient devenues des centres de tourisme médical courus par beaucoup d’Européens.

Réduire l’écart entre le public et le privé

D’autre part, et pour réduire sa dépendance de l’étranger et les dépenses en devises fortes pour l’importation des médicaments, la Tunisie a développé, dès le début des années 1990, une industrie pharmaceutique qui assure désormais une partie des besoins du pays, et pas seulement en génériques. Certains laboratoires sont même passés de la production pour satisfaire la demande intérieure à l’exportation vers certains marchés africains et arabes.

Cependant, ces avancées ne doivent pas faire oublier les carences et les dysfonctionnements qui sont tout aussi réels, et dont les principales causes sont la mauvaise gouvernance et la faiblesse des financements publics.

Ainsi, en 2017, sur un budget de l’État de 32,27 milliards de dinars tunisiens (10,8 milliards d’euros), celui alloué à la Santé publique n’a pas dépassé 1,74 milliard de dinars (581 millions d’euros) soit le sixième poste budgétaire, rappelle le Dr Abdellatif, qui fait remarquer que la part du budget de la Santé a baissé depuis 2011, passant de 7,6 % à 5,4 % du budget total de l’État. On est très loin des 15 % à 20 %, pourcentages qui étaient en vigueur dans les années 1960-1980.

Autre carence du secteur : sur une moyenne nationale de 1,3 médecin par 1 000 habitants, la répartition reste très inégale sur l’ensemble du territoire : 3,5/1 000 à Tunis, 1,9/1 000 à Sousse et Sfax, 0,6/1 000 à Jendouba et Kairouan, et même 0,4/1 000 à Kasserine et Sidi Bouzid, les régions les moins bien lotis.

Quand on sait aussi que les dépenses de la Caisse nationale d’assurance-maladie (CNAM) sont – inégalement – réparties entre le secteur privé (45 %), le secteur public (35 %) et les médicaments (20 %), que les soins à l’étranger ne représentant qu’à peine 1 %, on comprend les difficultés devenues chroniques du système public de santé. La crise des finances publiques ne va pas aider, dans un avenir proche.

Une gestion à revoir dans le public

Pour ne rien arranger, la charge de travail des médecins, des internes et des résidents en médecine, qui assurent des gardes trop rapprochées et sans repos de sécurité, soumet ces jeunes praticiens au stress physique et mental et réduit leur vigilance et leur empathie envers les malades. Ce qui pousse beaucoup d’entre eux à fuir vers le privé, mieux organisé et plus rémunérateur, ou même, pour les plus chanceux, à l’étranger.

Last but not least, la mauvaise gestion des hôpitaux (répartition inégale des moyens, corruption larvée, vols des équipements et des médicaments…) et le recours de plus en plus de Tunisiens aux cliniques privées, où les soins sont généralement de meilleure qualité, ont fini par se traduire, dans les faits, par un système de médecine à deux vitesses : celle des riches (privée) et celle des pauvres (publique).

Aussi la solution du système réside-t-elle dans la mise en oeuvre d’une stratégie de réduction de l’écart qui se creuse entre les deux secteurs, en termes de gouvernance, de moyens humains et techniques et de qualité de soins. Étant admis que la médecine tunisienne ne saurait dormir longtemps sur ses lauriers et se contenter de ses succès passés. Pour se maintenir à l’avant-garde du continent et du monde arabe, elle est tenue de se restructurer rapidement et à tous les niveaux : la formation médicale et paramédicale, l’infrastructure et l’équipement, la répartition des ressources humaines et techniques, la clarification des relations entre les secteurs public et privé, et l’instauration d’un Code d’éthique engageant et protégeant toutes les parties prenantes, et notamment les médecins et les patients dont la relation mérite d’être mieux clarifiée afin d’éviter les scandales récurrents dont les médias se font l’écho.

Le 20 septembre 2017, 387 médecins hospitalo-universitaires dont 94 chefs de service et des professeurs et maîtres de conférences en médecine, ont adressé une correspondance au chef du gouvernement, Youssef Chahed, décrivant la situation difficile des hôpitaux publics en Tunisie dont les dettes avoisinent les 700 millions de dinars tunisiens (MDT), soit 234 millions d’euros.

En fait, cette situation dure depuis plusieurs années, les établissements de santé publique étant dans l’incapacité d’éponger leurs dettes, qui s’accumulent depuis 2002. Or, cet endettement a non seulement affecté la qualité des soins prodigués aux patients mais également le travail des médecins qui se retrouvent souvent sans équipements adéquats, et pas seulement dans les hôpitaux régionaux. Ce qui a poussé certains d’entre eux à émigrer en Europe, et notamment en France, afin d’échapper à une réalité de plus en plus contraignante, aggravée par les agressions dont certains d’entre eux sont parfois l’objet de la part des familles des patients.

Selon ces « grands patrons » de la médecine tunisienne, qui sont sortis de leur discrétion habituelle, cette situation requiert une intervention urgente des autorités. D’autant que, selon eux, les mesures prises par les ministres de la Santé successifs n’ont pas réussi à stopper la dégradation du système de la santé publique.

« Les acquis [de la médecine tunisienne] et notamment la santé du citoyen tunisien, sont plus que jamais menacés [et] les insuffisances flagrantes des ressources matérielles et humaines, constatées aujourd’hui, ainsi que les défaillances de gestion et de gouvernance, sont à l’origine d’une dégradation vertigineuse des services de soins et des conditions de travail dans les hôpitaux, notamment universitaires », déplorent les signataires de la lettre.

De nombreuses prouesses

Sans aller, comme certains médecins syndicalistes, jusqu’à dénoncer une « volonté de laisser sombrer l’hôpital public » pour céder la gestion de ce secteur aux privés, ces « mandarins » proposent des solutions et appellent à « mobiliser des ressources additionnelles pour résoudre les difficultés financières des hôpitaux (comme cela a été possible pour les secteurs du tourisme et des banques) ; mettre en place de nouvelles mesures afin d’améliorer les conditions de travail et la situation matérielle des médecins universitaires, afin d’atténuer l’hémorragie des départs et encourager les jeunes médecins à rejoindre la carrière universitaire ; et passer rapidement à la gestion par objectifs dans la gouvernance des hôpitaux ». 

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