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Karim Daoud, président de Synagri

Créé en 2011, Synagri, un syndicat indépendant, Karim Daoud – son président – appelle de ses voeux un profond mouvement de réforme de l’agriculture tunisienne, notamment par la réorganisation des filières de production et la professionnalisation du métier.

Propos recueillis par Guillaume Weill-Raynal

En tant que président du Syndicat des agriculteurs de Tunisie, quelles sont vos premières préoccupations ?

Elles portent sur la durabilité de notre agriculture et l’avenir de nos agriculteurs, qui constituent d’importants défis en raison de la complexité de la situation. D’un point de vue structurel, notre syndicat doit continuer à développer les chambres sectorielles ainsi que nos structures régionales afin d’étendre notre présence et de professionnaliser davantage notre syndicat.

Je suis également préoccupé par notre relation avec les pouvoirs publics, qui nous considèrent certes comme des interlocuteurs de valeur, mais qui restent très timides en ce qui concerne l’acceptation du pluralisme syndical dans notre pays. C’est un concept qui, malheureusement, a encore du mal à passer…

Qu’est-ce qui différencie Synagri par rapport à l’UTAP ?

Notre syndicat, créé en 2011 dans le contexte de l’après-révolution tunisienne, revendique une indépendance politique totale, là où l’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (UTAP), qui existe depuis l’indépendance, conserve historiquement une relation forte avec le pouvoir politique. Nous souhaitons avant tout voir professionnaliser le métier d’agriculteur et qu’il ait un statut clairement défini.

En Tunisie, pratiquement tout le monde se dit agriculteur : il suffit d’être propriétaire d’une terre agricole même si on n’exploite pas sa terre et qu’on exerce un tout autre métier. Nous nous battons pour la définition et la reconnaissance d’un statut de l’agriculteur. À cet égard, nous souhaitons n’admettre comme membres de notre syndicat que de vrais agriculteurs dont la majeure partie des revenus vienne de l’agriculture, qui payent leurs impôts et leurs cotisations sociales de cette activité. Je pense que cela nous différencie.

Nous ne voulons pas ratisser large, mais nous souhaitons que nos adhérents soient avant tout des professionnels. Nous ne souhaitons pas non plus élargir notre base par clientélisme en délivrant des attestations professionnelles et des « bons » pour les produits subventionnés, ce qui à notre avis n’est pas du rôle d’un syndicat. C’est un autre point qui nous différencie.

En effet, ces deux missions relèvent de la compétence de l’État – par le biais d’organismes ou de structures telles que les coopératives ou les groupements de développement – et non de tel ou tel syndicat ! De plus, nous ne sommes pas du tout traités sur un pied d’égalité en ce qui concerne les aides de fonctionnement apportées par l’État.

Vous ne recevez pas de subventions ?

Nous venons de recevoir une première subvention des pouvoirs publics, certes maigre mais, enfin… C’est un début de reconnaissance du pluralisme syndical en Tunisie. N’oublions pas que les autres syndicats reçoivent des subventions beaucoup plus importantes.

Une porte vient de s’ouvrir et nous en sommes heureux, mais cela n’est pas encore accepté par tous ! Notre revendication est pourtant tout à fait normale dans la mesure où ces subventions sont financées par les cotisations que nos agriculteurs payent aux caisses de sécurité sociale.

Synagri est implanté partout ? Quelle est sa représentativité, en nombre d’adhérents et en influence ?

Nous sommes aujourd’hui présents dans douze régions sur 24. Nous avons créé des chambres sectorielles, d’oléiculture, d’élevage, des exportateurs, des sociétés de mise en valeur, etc. Synagri compte environ 4 000 membres, et nous ne demandons qu’à nous développer. Mais il faut, pour poursuivre cet élan, que nos adhérents puissent disposer des mêmes avantages que ceux des autres syndicats.

L’État doit être le garant du respect de l’équité. Aujourd’hui, nombre de textes qui régissent les conseils d’administration d’offices étatiques comme l’office de l’élevage et des pâturages ne visent que « des représentants de l’UTAP » et non pas de « représentants de la profession », ce qui serait la moindre des choses, puisque nous sommes sortis d’un système de parti et de syndicat unique. Ces textes sont restés inchangés.

Pis encore, dans les groupements interprofessionnels, il est stipulé que les membres du conseil d’administration représentent la profession, mais jusqu’à ce jour et malgré l’avis du tribunal administratif, seuls les membres de l’UTAP y siègent. Ces groupements n’ont d’interprofessionnel que le nom : ils ne sont que l’antichambre d’une administration qui demeure inféodée à la machine politique !

Tout cela doit changer. Quant à notre poids et notre force, ils viennent de ce que les agriculteurs qui adhérent au Synagri le font par conviction et pas seulement par intérêt : 4 000 membres, cela peut sembler peu, mais ce sont des agriculteurs qui adhèrent parce qu’ils sont convaincus. Cela pèse plus que 100 000 adhérents qui viennent pour avoir des avantages fiscaux.

Quels sont vos chantiers prioritaires ?

Je suis élu pour quatre ans, et j’ai pour ambition de poursuivre la construction d’une nouvelle force syndicale en Tunisie, dans le respect de tous, pour mieux défendre nos agriculteurs et notre agriculture.

Il faut aussi représenter au mieux nos membres dans les négociations et l’élaboration d’une politique agricole prospective et durable pour faire prévaloir une nouvelle vision pour notre agriculture.

Nous devons être renforcés dans le cadre des négociations avec l’Aleca, l’accord de libre-échange entre la Tunisie et l’Union européenne. Il faut surtout revaloriser le métier, redonner confiance à nos agriculteurs et remettre l’agriculture au coeur du développement.

Qu’est-ce qu’il faut pour qu’on vous entende ?

On nous entend ! Mais il est vrai qu’on nous considère trop souvent comme un bureau d’études… Cela prouve, en tout cas, que nos visions sont pertinentes. Ce qu’il faut, je le répète, c’est que l’administration joue la neutralité dans les relations avec les organisations professionnelles et qu’elle arrive à se détacher du lien avec la « politique politicienne ».

Quels sont les obstacles et les problèmes les plus urgents auxquels vous êtes confrontés ? On assiste à une flambée des prix des matières agricoles…

Il faut libérer l’agriculture et ses potentialités. Les agriculteurs ne savent pas de quoi leur métier sera fait demain. Les pouvoirs publics ne semblent pas avoir d’autre vision que de remplir le couffin des ménages au meilleur prix sans tenir compte des coûts de production.

Il faut appliquer la vérité des prix sur les productions agricoles afin de ne pas paupériser cette profession. Pour cela, il est nécessaire de travailler au sein de filières de production. Aujourd’hui, nous n’avons que très peu de filières organisées, ce qui permet à des spéculateurs de faire la loi. Plus de 40 % des productions agricoles transitent en dehors de circuits bien définis !

Tout le monde se plaint quand les prix augmentent. C’est le cas des poivrons et des tomates en ce moment. Mais les gens doivent savoir que ce sont des productions hors saison et que les prix des intrants ont considérablement augmenté. Les pouvoirs publics se plaignent de l’augmentation du prix des viandes bovines, mais personne n’explique que, depuis des années, rien n’a été fait pour ce secteur.

Ces flambées des prix s’inscrivent dans des filières désorganisées ou inexistantes. Les agriculteurs ne sont pas responsables de problématiques qui sont exactement les mêmes depuis plus de trente ans, et qui ont notamment pour cause les questions fondamentales de la fragilité de nos ressources naturelles, des problèmes fonciers liés au morcellement de nos terres, de l’état lamentable du financement de l’agriculture avec des taux usuraires.

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Written by African Business

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