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Politique

Jean Ping : « Tout le monde sait qui a gagné les élections »

Alors qu’au Gabon, la crise née du contentieux électoral de 2016 s’enlise, le chef de file de l’opposition, Jean Ping, fait le point sur la situation du pays, actuellement bloqué. Il mise sur un départ prochain du président Bongo.

Entretien avec Hichem Ben Yaïche*

Dans quel état d’esprit êtes-vous aujourd’hui ?

Je me porte bien, je me sens de mieux en mieux. Nous avons traversé des périodes difficiles, dangereuses, mais les choses vont de mieux en mieux. Car le monde entier sait que j’ai gagné les élections. Ali Bongo, lui-même, le sait ! À la différence des autres pays africains qui trichent, Ali Bongo et ses partisans ont été pris la main dans le sac : de nombreux témoins, l’Union européenne, etc., tout le monde a constaté qu’Ali Bongo a triché.

Ses partisans ont en outre commis une erreur supplémentaire, celle de la répression violente. Il y a eu mort d’homme. Ali Bongo ne pourra pas rester. Il va donc partir, c’est une certitude ! Mais son départ ne signifie pas que les problèmes sont tous réglés pour autant. Nous sommes donc en train de regarder, à l’intérieur comme à l’extérieur, comment éviter un dérapage qui pourrait dégénérer en guerre civile.

Comment expliquez-vous vous la tournure que prennent les choses, ce processus de guerre frontale, cette intimité familiale du conflit, cette volonté d’opposition jusqu’au-boutiste que l’opinion publique ne comprend pas ?

Lorsque vous constatez que vous avez des amis, des membres de votre famille, des alliés ou simplement des amis, et que l’un d’entre eux a perdu la raison, il faut le dénoncer, il faut l’empêcher de continuer à nuire. Je pense que c’est aussi simple que cela. J’ai travaillé avec Omar Bongo, comme vous le savez.

Il n’était pas parfait, je le reconnais, et je peux me sentir comptable des actions qu’il a menées.

Mais, précisément, nous pouvons considérer, moi et mes collègues, que nous avons été une partie du problème avec El Hadj et que nous devons donc être aussi une partie de la solution. Mais dès lors qu’Ali Bongo s’est illustré en massacrant les Gabonais, il a montré qu’il était tout sauf quelqu’un qui aime le Gabon. C’est fini, il ne peut plus rester !

Vous dites que vous êtes le « président élu » mais nous nous trouvons face à un paradoxe dans la mesure où la communauté internationale semble avaliser, ou admettre, la victoire d’Ali Bongo. Comment sortir de cette crise ?

D’abord en continuant à demander à la communauté internationale de nous aider…

Elle doit nous aider à faire partir Ali Bongo, d’une manière ou d’une autre. Par exemple, et très simplement, en prenant des sanctions ciblées. Mais nous ne comptons pas que sur la communauté internationale, ce serait faire preuve de naïveté. Nous agissons aussi à l’intérieur du pays. Et c’est cette action qui nous permet de dire qu’il va partir. Il ne restera pas, il partira.

Qu’est-ce qui vous donne cette conviction ? Sur quoi vous basez-vous ?

Mais tout simplement parce que nous allons le faire partir ! C’est aussi simple que cela.

Peut-être, mais le pays se trouve dans une impasse. Rien ne bouge, et ce blocage a des conséquences lourdes pour la population…

Oui, cela fait partie de notre stratégie. C’est-à-dire que nous avons décidé de rendre le pays ingouvernable. Et il l’est : c’est un pays en grève, un pays au point mort. C’est une partie de notre stratégie. Nous avons mis le pays pratiquement en grève permanente.

Qui a intérêt à ce qu’Ali Bongo se maintienne au pouvoir ?

Il s’appuie essentiellement sur la force pour se maintenir. La police, les services de renseignements, certes, mais il possède aussi deux milices. Il a une partie des forces de sécurité de défense sur lesquelles il s’appuie, ce qui lui est facile. Pourtant, même ces pouvoirs-là commencent à se rendre compte qu’il doit partir. Il crée beaucoup plus de problèmes pour lui qu’il n’en résout.

Certes, l’Afrique a un problème d’alternance politique, mais de par votre expérience, vous savez aussi que le réalisme commande de chercher des solutions de sortie de crise, voire par le dialogue. Ce type de solution est-il envisageable ?

Vous savez, le dialogue n’est jamais exclu avec quelqu’un d’honnête qui est prêt à l’accepter, mais pas avec un tricheur. Il est totalement exclu que je dialogue avec Ali Bongo ! Néanmoins, nous recherchons des solutions pacifiques avec la classe politique qui est en face de nous.

Vous avez des mots de rupture qui traduisent l’impossibilité du dialogue. C’est gérable politiquement ?

En tout cas, c’est ce que je fais. Mais je vous répète qu’un dialogue direct est totalement exclu de ma part, compte tenu de la tricherie de la personne qui est en face. Bien sûr, j’ai accepté des intermédiaires : ainsi, le roi du Maroc a envoyé des émissaires qui ont fait la navette entre Ali Bongo et moi. Nous avons, en quelque sorte, dialogué par personnes interposées.

Quel a été le contenu de ces échanges ?

Cela serait peut-être maladroit de ma part de dévoiler ce qu’une autre personnalité – de surcroît le Roi – aurait entrepris. Il faudrait lui demander.

Oui, mais aujourd’hui, l’opinion a besoin de transparence, de clarté, de lisibilité. Il faut sortir la crise. Quelles sont les conditions envisagées par l’intermédiation et autour de quoi ?

J’ai cru comprendre qu’elles reposeraient sur le principe d’un partage du pouvoir. Mais il m’est absolument impossible de partager le pouvoir avec Ali Bongo. Impossible !

L’opposition est traversée par des forces centrifuges. Il y a un problème de cohésion. Où en est le dialogue à cet égard ? Ne craignez-vous pas de vous retrouver isolé ?

Ces forces centrifuges résultent des tentatives d’Ali Bongo qui ne recule devant aucun moyen, en particulier l’argent. Ce sont des choses qui se produisent dans le monde entier : les gens vous quittent pour des raisons diverses, un poste, de l’argent, des menaces, etc. Et malheureusement, c’est vrai que cela s’est produit au sein de notre coalition. Certains sont déjà partis. D’autres vont peut-être partir, mais cela ne nous gêne nullement.

Aujourd’hui, certains parlent de dépasser l’équation Bongo-Ping et de passer à autre chose, pour sortir de cette situation de surplace, voire pour provoquer un saut générationnel. Que pensez-vous de cette position ?

Je n’ai pas de commentaires à faire. Tout cela est totalement insignifiant.

Lorsqu’on connaît le monde et les forces qui le structurent, peut-on rester dans la position a minima qui est la vôtre ? Comment permettre au Gabon d’aller vers le monde pour ne pas s’abîmer dans la crise comme il le fait aujourd’hui ?

Ce que nous disons, c’est que le Gabon doit entrer dans la modernité, et qu’au xxie siècle, il ne peut le faire à reculons. Nous devons vivre avec le reste du monde, et c’est ce que nous allons faire. Maintenant, en face, nous sommes confrontés à une autre conception des choses selon laquelle la force prime le droit.

Mais le Gabon est aujourd’hui confronté à une crise économique aiguë qui pèse lourdement sur la population…

Absolument… C’est précisément la raison pour laquelle je vous ai dit que nous avons une stratégie et que nous avançons selon une feuille de route que nous déroulons : nous avons dit que face aux armes et aux menaces diverses, nous opposerons l’ingouvernabilité du pays. Et c’est ce qui se passe : le Gabon est ingouvernable, sans moyens, sans argent. Cette ingouvernabilité va nous amener à prendre le pouvoir. D’abord parce que nous allons isoler Ali Bongo et qu’il va partir. Et nous allons arriver à régler le reste des problèmes qui se posent au niveau intérieur.

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