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Interviews et Portraits

Jean-Luc Vovor, directeur associé, Kusuntu Partners

Après 25 ans d’expérience dans la finance internationale, Jean-Luc Vovor a fondé un Think Tank, puis une société de conseil spécialisée dans le private equity africain. Et porte en lui une vision forte du continent.

Par Guillaume Weill-Raynal

C’est avant tout la culture de l’excel­lence qui l’a structuré et guidé. À commencer par son rapport au monde. « Je suis un citoyen du monde originaire d’Afrique, je suis à l’aise partout, mais mon origine, c’est Kusuntu, c’est le Togo. » Un cosmopolite décomplexé, sans nostalgie. Ni déraciné, ni exilé. Naissance à Paris en 1965. Sa famille réside en France car son père y prépare l’agrégation de médecine. Jean-Luc Vovor ne voit aucune symbolique dans son lieu de naissance : « Ce n’était qu’une question de circonstances. » Très tôt, la famille repart en Afrique. Son père – premier agrégé de méde­cine africain – a obtenu un poste d’enseignant à la faculté de Dakar. Plus tard, Jean-Luc, ses frères et soeurs – ils sont cinq – se disperse­ront dans le monde. « Nous avons un ancrage ethnique, parce que nous venons de quelque part, mais ce qui fait le ciment de ma famille, c’est l’éducation, l’excellence et la culture. » Un terreau qui ne le prédestine à aucune voca­tion particulière. Père médecin, mère sage-femme, tante pharmacienne, oncle dentiste, mais aussi des neveux prêtres – la famille Vovor est catholique pratiquante –, dont un en poste à la Curie romaine. D’autres cousins travaillent en Europe, aux États-Unis ou en Chine, dans les secteurs très variés…

Passion tardive

De son côté, Jean-Luc Vovor, passionné d’aviation, rêve de devenir pilote. Il passe son bac au Togo, repart en France étudier l’éco­nomie au sein de Paris-Dauphine et entame sa carrière en salle des marchés. Son projet est alors de trouver « un job qui gagne bien » pour pouvoir se payer des cours de pilotage. Il obtient tous ses brevets… mais renonce à sa vocation première lorsqu’il réalise que l’aviation de ligne – aujourd’hui largement automatisée – n’a plus qu’un très lointain rapport avec la légende dorée de Mermoz ou Saint-Exupéry. D’autant que le domaine économique dans lequel il s’est engagé l’in­téresse. « J’entre dans un métier gagne-pain pour financer une formation, et je me pique de passion pour ce métier. »

Embauché dans une filiale de la banque Indosuez, il découvre les outils des opérations de financement de l’économie et les systèmes d’information adaptés à la gestion bancaire dont il admire l’aspect « créatif ». « La finance n’est pas qu’une technicité. Vu de l’extérieur, son univers peut paraître aride et austère, mais quand vous êtes au coeur du réacteur, il est trépidant, c’est passionnant».

Un modèle africain à revoir

Entre 1995 et 1999, il développe aussi une activité de conseil aux entreprises dans la gestion d’actifs au sein du cabinet Ernst & Young, puis à partir de 2000 pour le compte de la filiale d’un groupe de gestion d’actifs américain – Invesco, à Paris et à Bruxelles. « Une expérience intense » qui durera sept ans. Pendant toutes ces années, l’Afrique n’est pas absente de ses préoccupations, mais les besoins du continent ne collent pas toujours au niveau d’expertise de son activité professionnelle. Ses compétences acquises en matière de gestion d’actifs, de pilotage d’activités de gestion, de solu­tion et de construction d’activités finan­cières ont du mal à s’accorder à un secteur bancaire africain qu’il considère comme relevant d’un modèle « colonial classique ». Une banque qui finance essentiellement des importations de biens venus d’Europe et fait très peu de financements de projets ou d’entreprises. « J’ai une position assez forte sur le sujet : les Indépendances ont été acquises de haute lutte, mais les dirigeants qui ont suivi n’ont fait que remplacer les administrateurs coloniaux et perpétuer le système. Ils ne se sont pas interrogés sur ce qu’ils pouvaient faire pour développer leur pays. » Jean-Luc Vovor poursuit sa carrière, à Atlanta, pour le même groupe de gestion d’actifs, puis à nouveau à Paris, au sein de la banque JP Morgan. Et ne cesse de regarder vers l’Afrique. « À un moment donné, parce que l’Afrique est toujours présente, on se dit : “Qu’est-ce que je peux faire ?” ». La crise de 2008 opère comme un déclic. Ayant quitté JPMorgan, il est pour la première fois de sa carrière au sein d’un groupe bancaire français sans ouverture internationale, sauf à travers le financement d’ONG. Il se met, explique-t-il, « en révolte » contre le regard condescendant que certains donneurs de conseils portent sur l’aide qu’il faut appor­ter au continent. Le capital-investissement est en plein essor. Il fonde un Think Tank, Kusuntu Le Club – du nom du village d’où sa famille est originaire, au Togo – puis, quelques années après, Kusuntu Partners, une société de conseil.

Faire connaître la finance africaine

« La vocation première du Think Tank, était de faire connaître le private equity africain et les opportunités africaines de manière à attirer les investisseurs internatio­naux vers les projets africains en finançant les PME africaines. » L’activité démarre sur les réseaux sociaux, « de manière virale », puis par des conférences. « Nous avons été invités dans toutes sortes de réunions, j’ai été à Pékin, à Washington, à New York, en Afrique du Sud, à Abidjan, à Dakar, dans divers forums, au Congo, au Gabon. » Il s’agit de convaincre que le private equity africain n’est pas « au rabais » mais de même qualité que ce qui existe aux États- Unis. Et aussi de faire connaître la réalité de l’environnement des affaires en Afrique. La création de la société Kusuntu Partners marque une nouvelle étape. Passer d’un modèle de réflexion à celui d’une vente de prestation de services. « Nous vendons d’abord l’information que nous avons accu­mulée sur le private equity et sur l’Afrique. Nous avons une base de données en ligne qui permet de savoir qui sont les acteurs, quel est leur processus d’investissement, dans quelles entreprises ils ont investi, comment ces socié­tés se sont comportées après l’investissement et quelle en est la rentabilité, quels sont les différents fonds qui opèrent».

D’optimiste à pessimiste, et vice-versa

Jean-Luc Vovor se définit aujourd’hui comme un « bâtisseur de liens entre les déten­teurs de capitaux privés et les entreprises ou les projets qui ont besoin de capitaux en Afrique ». La société Kusuntu Partners vend aujourd’hui ses prestations sous de multiples formes : l’information de sa base de données, mais aussi des études personnalisées et des services d’accompagnement, aussi bien pour aider les fonds africains à se structurer et à approcher les investisseurs internationaux que pour aider ces derniers à identifier les fonds africains dans lesquels ils pourraient investir.

Dans l’éternel débat qui oppose afro-optimistes et afro-pessimistes, Jean-Luc Vovor professe un réalisme qui oscille sans cesse entre les deux pôles. « L’optimisme abouti au pessimisme et le pessimisme reboucle vers l’optimisme », lâche-t-il dans un rire, même s’il confesse se trouver aujourd’hui dans une phase d’optimisme « plutôt baissant ». Il jette sur le continent un regard lucide, parfois sévère, évoquant même le titre d’un livre controversé paru il y a quelques années, selon lequel L’Afrique refuse le développement, et déplore la pusil­lanimité – quand ce n’est pas la « schizophré­nie » – de certains dirigeants, enfermés dans leur tour d’ivoire et incapables de choisir entre les besoins contradictoires de leurs populations et des institutions internatio­nales. Les économies africaines primaires ne peuvent, selon lui, adopter les mêmes règles financières que les économies euro­péennes qui en sont à l’ère post-industrielle. En voulant limiter les bulles, estime-t-il, les réglementations financières limitent aussi l’apport de la finance dans l’économie réelle africaine. Reprenant les mots de son ami l’économiste Kako Nubukpo, il déplore que les Africains soient encore trop souvent « les valets de leur propre servitude ».

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Written by African Business

Fort de son succès, ce magazine est une référence pour les femmes et les hommes d’affaires en Afrique. Il permet aux décideurs d’avoir une approche concrète du marché et de saisir de nombreuses opportunités à travers le continent africain. African Business est respecté et reconnu pour son intégrité éditoriale et sa contribution au développement de
l’Afrique. Tous les secteurs de l’économie sont couverts par des journalistes renommés. Les numéros annuels sur les “200 Premières banques” et les ‘‘250 Premières entreprises’’ sont devenus de réels outils de travail et des indicateurs du climat des affaires en Afrique. Chaque année, les Trophées d’African Business récompensent la réussite des entrepreneurs et des les entreprises les plus performantes du continent.

  • Hervé Radi-kodjo

    Un grand frère qui nous fait vivres nous jeunes du village de KUSUNTU

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