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Art et Culture

Industrie musicale africaine

L’industrie musicale. En dépit de ses talents et de sa diversité, l’Afrique ne représente que 1 % des biens et services culturels exportés dans le monde. La visibilité de l’industrie musicale africaine sur la scène internationale reste minime.

En  créant des emplois, l’économie créative contribue au bien-être général des communautés, à l’es­time de soi et à la qualité de la vie des individus, contribuant ainsi à un déve­loppement durable et inclusif. Au moment où le monde esquisse un nouvel agenda mondial du développement post-2015, nous devons reconnaître l’importance et le potentiel des secteurs culturels et créatifs en tant que moteurs de ce développement. » Ainsi s’exprimait la directrice générale de l’Unesco, Irina Bokova, lors de la présen­tation du rapport sur l’Économie créa­tive, en 2013. Ce domaine qui rassemble l’industrie musicale, les produits audio­visuels, les arts du spectacle, l’édition, le cinéma, l’artisanat et le design, consti­tue un enjeu majeur pour l’avenir de la culture avec en 2011 un niveau record d’échange qui s’élève à 624 milliards de dollars, selon les Nations unies.

Entre 2002 et 2011, les exportations de biens créatifs ont augmenté, chaque année, en moyenne, de 12,1 % dans les pays en développement. Si la mondia­lisation des échanges et des nouvelles technologies suscite de nouvelles pers­pectives positives, elle engendre aussi de nouvelles asymétries. La carte mondiale de ces industries montre un fossé entre le Nord et le Sud. Pourtant source de talents, de richesses et d’inspiration à tra­vers le monde, l’Afrique peine à trouver sa place faute d’accès aux marchés mon­diaux, de mobilité des artistes, d’absence de politiques culturelles volontaristes dans de nombreux pays.

La convention de l’Unesco signée en 2005, ratifiée par 139 pays, fête cette année ses dix ans, mais montre bien des écueils, ne serait-ce que parce que les États signataires n’ont pas l’obligation de l’ap­pliquer. Un leurre dans la volonté d’en­courager les gouvernements à promouvoir les politiques culturelles ! En témoigne le bilan du Fonds international pour la diversité culturelle qui depuis 2010, a financé 78 projets dans le monde dont la moitié en Afrique subsaharienne pour un montant total d’environ 5,3 millions de $. Pour solliciter ce fonds, les artistes doivent passer par leurs commissions nationales ce qui a souvent tendance à les décourager…

Les Africains doivent s’approprier leur économie créative. Dans un contexte où la crise économique et la fermeture progres­sive des frontières s’ajoutent aux difficul­tés à s’exporter en Occident, les nouvelles générations d’artistes africains se tournent de nouveau vers leur continent. Et la nou­velle donne s’ancre dans le développement des réseaux. Le maillage permet aux artistes et aux professionnels de s’inscrire dans une démarche de mutualisation, d’échanges, de logiques collectives. Ce travail engendre à terme visibilité, lisibilité, notoriété.

Les réseaux sociaux apportent une nouvelle donne à l’industrie musicale, comme en témoigne le jeune musicien camerounais Blick Bassy : « J’essaie d’inci­ter toute la jeunesse africaine à s’en sortir. J’y suis arrivé, parce que j’ai développé ma carrière en oeuvrant avec les armes d’Internet en main comme un véritable levier. Mais tant que l’Afrique ne sera pas structurée, le parcours restera compliqué. L’argent ne sert à rien s’il n’existe pas de démarche, de projet. »

L’accès à la musique pour tous

Secrétaire général du Conseil international de la musique (CIM), Silja Fischer milite pour la promo­tion de l’accès à la musique pour tous. Cette organisation fédère une myriade d’organismes et d’institu­tions, 1 200 structures présentes dans 150 pays du monde et rassemblant environ 200 millions de personnes. Inspiré par Youssou Ndour, porteur d’un plaidoyer pour la professionna­lisation de la musique en Afrique, le Programme pour le développement de la musique en Afrique (African Music Development Program) a été lancé en 2014 en direction de 160 bénéficiaires, de jeunes professionnels du Sénégal, du Congo, du Cameroun, du Kenya, du Mozambique et du Zimbabwe, qui bénéficient d’ateliers d’une semaine : marketing digital, sponsoring, immer­sion professionnelle dans des festivals. « L’enjeu est de les aider à trouver un emploi car les industries culturelles qui fonctionnent sont créatrices d’emploi, de richesses, d’émergence de classes moyennes. Autre choix important du programme : les formateurs sont africains pour pouvoir profiter de l’expertise sur place. On veut des formateurs qui connaissent la réalité du terrain, du marché, le management de la musique, le côté informel, la capacité à trouver des plans B. L’enjeu est qu’ils connaissent bien la chaîne de valeur, les différentes professions qui la composent. Notre action est globale. Elle se déploie sur l’ensemble de la filière : professions satel­lites, infrastructures, dans la perspective de produire un effet de levier. »

L’Afrique voit émerger des réseaux de communautés d’artistes engagés, de musiciens qui ne se cantonnent à leur création artistique, et sont des caisses de résonance des réalités sociopolitiques.

Une force des réseaux que l’on retrouve avec On the Move, une organi­sation non gouvernementale dont la mis­sion première est de soutenir la mobilité des artistes et de favoriser la circulation de l’information en matière d’opportu­nités de financement, de résidences, de tournées, de projets de collaboration. En clair, selon la coordinatrice de l’organisa­tion, Marie Le Sourd, « tout ce qui permet à un artiste d’avoir une expérience dans un autre pays ». Les artistes manquent d’accès à l’information, « notamment pour le sec­teur plus indépendant ». Au coeur de notre métier pour favoriser cette mobilité des artistes, « nous sommes actifs sur les réseaux sociaux et diffusons une lettre d’information en cinq langues qui couvre les appels à pro­jets émanant des fondations privées. Nous éditons des guides sur le financement de la mobilité en recensant tous les dispositifs de soutien à la mobilité des artistes. Les réseaux sociaux représentent environ 30 % de mes sources, un outil formidable qui nécessite néanmoins de disposer de filtres et de bar­rières pour savoir si l’information est perti­nente. Ce d’autant plus dans les pays où il n’existe pas d’accompagnement d’artistes». On the Move élabore une carte des financements pour l’Afrique et le monde arabe, guide financé par le fonds Korean Art Management Service.

 Étendre la dynamique africaine

Constitué en collaboration avec Art Moves Africa, une association interna­tionale qui facilite les échanges culturels et artistiques à l’intérieur du continent africain, un fonds sur la mobilité en Afrique sera en ligne en janvier 2016.

Pourtant, les dispositifs de finance­ment pour la mobilité en Afrique sub­saharienne restent rares. Les financiers privés et publics ciblent prioritairement la région méditerranéenne, avec notam­ment l’appui des fonds de l’Union euro­péenne dans le cadre de sa politique de voisinage. Et le reste de l’Afrique est le parent pauvre.

Arterial Network, réseau panafri­cain de la société civile basé en Afrique du Sud, est né du constat que les pays africains doivent faire face à de mul­tiples défis en matière de revitalisation des atouts culturels : manque d’infor­mations, insuffisance de volonté poli­tique en matière culturelle, déficit d’un cadre institutionnel, marginalisation des artistes et absence de financements. Autour d’artistes et d’organisations engagées dans le secteur de l’économie créative, le réseau ambitionne de pro­pulser la dynamique créative africaine sur la scène mondiale.

Autre réseau, plus institutionnel, Équation Musique, le programme d’appui à la filière musicale africaine de l’Institut français et de l’OIF. Equation Musique facilite les échanges entre les profession­nels du continent africain et leur apporte un peu plus d’indépendance. Lancé en 2008, il a bénéficié à 44 professionnels et 33 artistes issus de 26 pays africains.

Pourtant, la frontière entre l’artiste et le citoyen est poreuse. Et l’Afrique voit émerger des réseaux de commu­nautés d’artistes engagés, de musiciens qui ne se cantonnent pas à leur création artistique, des caisses de résonance des réalités sociopolitiques. Pour le rappeur Smockey, un des leaders du mouvement Le Balai citoyen qui s’est opposé aux velléités de modification de la Constitu­tion au Burkina Faso, « avant d’être des artistes, nous sommes d’abord citoyens. Et tout citoyen doit s’impliquer en politique pour contribuer au développement de son pays. Les artistes sont des outils qu’il faut utiliser, car ils sont utiles. »

Décloisonner les acteurs, produire des données, faire face au numérique : de nombreux défis qui ne peuvent masquer un « agenda 2030 » onusien qui n’inclut pas la culture dans ses objectifs de déve­loppement. Un contexte qui pousse une nouvelle génération d’artistes africains à conquérir leur continent, un marché encore embryonnaire au potentiel de 450 millions d’auditeurs.

ENCADRE

Succès pour Visa For Music

Deuxième édition d’un festival des Musiques d’Afrique et du Moyen-Orient, miroir d’une Afrique plurielle aux richesses sonores infinies, Visa For Music brasse artistes, musiciens, managers, producteurs, institutions, médias, directeurs de festivals. Pour son fondateur, Brahim El Mazned, « l’Afrique n’est pas une géographie, c’est un esprit. Ce continent qui a tant nourri les musiques actuelles à travers le monde : le jazz, le blues et d’autres esthétiques musicales à l’exception du classique, n’a pas de rendez-vous majeur. Débattre, et échanger des idées entre acteurs du Nord et du Sud, donner les opportunités de travail aux uns et aux autres, monter des projets d’échange, casser cette frontière entre l’Afrique noire et l’Afrique blanche, l’Afrique francophone et anglophone, c’est l’enjeu de Visa For Music qui signifie à la fois mobilité et business ».

Transformée en gigantesque scène musicale du 11 au 14 novembre 2015, Rabat a accueilli une série de manifestations, dont des conférences, des formations, des projections de documentaires, des rencontres professionnelles et près de 40 showcases destinés à mettre en lumière de nouveaux talents ou des artistes en devenir. Une fête en continu avec des formations jeunes, d’autres plus confirmées. À l’honneur cette année, Aziz Sahmaoui, un artiste qui valorise le patrimoine nord-africain en l’ouvrant au jazz et à la poésie, un univers musical très personnel mêlant l’Afrique et l’Orient. L’artiste qualifie le festival de « fraîcheur dans un monde cruel ».

Le festival a salué les Ivoiriens du groupe Magic System, des artistes engagés dans la reconstruction et l’installation de la paix et de la démocratie en Côte d’Ivoire, ainsi que Raïssa Rkia Damsiria, une diva marocaine qui considère que le chant est « le miroir de l’âme et le compagnon de toujours ». Les multiples scènes ouvertes dans la ville dans de nombreux lieux rassemblent des milliers de professionnels de la musique et de mélomanes venus écouter les prestations d’horizons divers : Dos Medinas Blancas avec Carmen Paris, chanteuse aragonaise, et Nabyla Maan, spécialiste du répertoire arabo-andalou ; Egyptian Project, rencontre entre la musique classique, le hip-hop et l’electro ; les rappeurs Didier Awadi et Smockey ; le chanteur guinéen Mo Kouyaté ; le groupe world Kora Trio ; Djamawi Africa d’Algérie ; Ilham Project, un mélange de sons aériens et riffs puissants ; Oum, diva saharienne moderne…

Enflammant la salle lors de son concert, la très jeune Elida Almeida, venue du Cap-Vert, ne sait pas encore qu’elle recevra dans les jours qui suivent le prix de la Découverte RFI.

Formidable opportunité pour les artistes, cette plateforme leur permet de tourner à travers le monde. C’est tout le succès des rencontres où l’attente est longue avant de pouvoir convaincre en dix minutes l’un des 50 directeurs de festivals installés à chaque table ! Parmi les plus grandes promesses du Visa for Music, celle de faciliter les rencontres entre les professionnels de la musique.

Pari gagné aux yeux de Monza, figure incontournable de la culture urbaine mauritanienne, à la fois artiste et producteur de son festival Assalamalekoum Nouakchott international, pour qui « un tel événement devrait inspirer l’Afrique entière parce qu’on a besoin de ces espaces pour mettre en valeur la créativité africaine, le talent, l’innovation, et aussi pour révolutionner nos mentalités. Même si on se proclame artiste engagé, on ne peut pas s’imposer sans business. J’ai aujourd’hui des contacts avec des producteurs et le marché est important pour évoluer».

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Written by Djamila Colleu

Djamila Colleu est correspondante des magazines African Business, Le Magazine de l’Afrique et African Banker au Sénégal. Diplômée en Sciences-Economiques et en Sciences-Politiques, elle a une expertise d’une vingtaine d’années dans le domaine des politiques publiques, notamment en matière d’aménagement du territoire et de politiques urbaines, qu’elle a exercé auprès de l’Etat français, de l’Union européenne et d’organisations internationales. Du Sénégal où elle est installée depuis quelques années, elle s’est particulièrement intéressée à l’ensemble de l’Afrique de l’ouest et aux problématiques de développement.

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