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Politique

Hervé de Charette, ancien ministre, membre du « Club des 20 »

Pour l’ancien ministre français des Affaires étrangères, Hervé de Charette, l’ordre né de la colonisation se prépare à disparaître. L’avenir repose sur moins d’État, davantage de décentralisation et de régionalisation, et s’appuie sur la société civile.

Propos recueillis par Jean-Michel Meyer

Partagez-vous le sentiment qu’à l’échelle mondiale, les politiques naviguent à vue ?

Un ordre ancien s’effondre et se prépare à disparaître. Il était le résultat de la colonisation par les Européens ou, parfois, de leur influence, toujours dominatrice, dans le monde arabe et en Afrique par exemple. En imposant cet ordre ancien, les Européens ont aussi imposé les valeurs de l’Occident. Or elles n’étaient pas forcément adaptées, conformes à ce que les peuples avaient dans leur esprit, leur histoire, leur culture. Et cet ordre ancien s’est souvent installé avec la force, faisant violence à la géographie d’hier.

La violence de la géographie ?

Je vais vous donner quelques exemples de cette violence. Ainsi en est-il du découpage du Sahara à la fin de la colonisation. Parlez aux Marocains de ce qu’ils pensent des frontières qui leur ont été imposées ! C’est aussi la violence faite au Moyen-Orient. Si on parle tant aujourd’hui des frontières Sykes-Picot, c’est qu’au lendemain de la Première Guerre mondiale, les vainqueurs, les Français et les Britanniques, se sont partagé les territoires. Pourtant, ils avaient promis aux Arabes, que s’ils les aidaient à vaincre les Ottomans, c’est-à-dire les Turcs, l’unité autour de la dynastie Hachémite serait rétablie.

C’est aussi ce qui s’est passé en Afrique de l’Ouest. Le territoire a été découpé en fonction des idées de l’adminis­tration en place, qui ne comprenait rien aux solidarités géographiques, ou tribales, anciennes de ces territoires. On peut mesurer ainsi ce qu’a été la violence faite à la géographie pour ces générations anciennes !

Dans cette explosion des particularismes, assiste-t-on à la création d’un nouvel ordre ? Peut-on maîtriser ce saut dans l’inconnu ?

Je crois que nous partons largement vers l’inconnu. C’est la gravité des situations et l’accumulation de problèmes non résolus qui alimentent cette remise en cause. Cette revanche de la géographie traduit l’échec des dispositifs en place. Ainsi en est-il des problèmes non résolus en Afrique de l’Ouest. Ainsi en est-il des tragédies qui secouent le Moyen-Orient. Dans beaucoup de ces pays, mais c’est un phénomène mondial, on assiste à une remontée des religions qui nourrissent des tensions, des conflits. Et sans compter les interférences des grandes puissances quand elles s’en mêlent.

Percevez-vous des scénarios de sortie de crise ?  

Je pense qu’il y a trois scénarios possibles. Le premier, c’est le statu quo. Le système est-il capable de se maintenir ? Les frontières résisteront-elles ? C’est peu probable. Les Occidentaux ont tout fait pour imposer ce système en inventant même le principe de l’intangibilité des frontières. Cette doctrine repose sur le principe que si on touche à un élément, on justifie une remise en cause générale. Cette idée du statu quo serait peut-être la solution la plus raisonnable, mais elle n’est pas la plus probable. Elle nie les difficultés et elle n’apporte aucune solution.

Le deuxième scénario envisageable remet en cause toutes les frontières. La revanche de la géographie se généralise partout ! Toutefois, on ne peut pas effacer l’histoire, comme si le xxe siècle n’avait jamais existé. Concrètement, toutes les difficultés actuelles en Afrique de l’Ouest seraient aggravées si les frontières des pays étaient remises au cause. Et personne ne le souhaite. De plus, la réalité a changé. Les populations se sont déplacées, des institutions se sont organisées qui ne peuvent être rayées d’un trait de plume. Cette remise en cause générale est très dangereuse et improbable.

Un troisième scénario a donc vos faveurs ?

J’imagine en effet un troisième scénario que j’appellerai le dépassement des frontières. L’Europe a imposé au monde son concept du xixe siècle sur les États-nations. Or, ceux-ci n’existent pas en Afrique, pas plus que dans le monde arabe. Quand je parle de dépassement des frontières, je pense à une organisation de l’espace dans les territoires d’Afrique de l’Ouest et du Moyen-Orient, dans lesquels il y aurait une profonde décentralisation qui ramènerait une grande partie des pouvoirs et des responsabilités sur le terrain à une échelle correspondant aux réalités humaines et à des organisations régionales, faibles aujourd’hui, qui placeraient du collectif au niveau le plus efficace pour le développement de ces pays.

Qui seront les architectes de cette transformation ?

Ce sont les peuples sur le terrain. Il faut faire émerger les sociétés civiles dans ces pays. C’est la place qu’elles prendront qui fera émerger quelque chose de neuf, capable de rassembler et de faire vivre ensemble des personnes sur des bases plus acceptables. Ce poids des sociétés civiles est probablement la source principale du progrès dans les pays dont nous parlons. C’est pour cela que j’ai parlé du dépassement des frontières parce que l’on ne peut plus se contenter du concept des États-nations comme système d’organisation de ces territoires.

Cela prendra beaucoup de temps. Le monde ne tanguera-t-il pas en attendant ces changements ?

Rien ne se passe d’un coup de baguette magique ! Le schéma que j’évoque repose sur la recherche de solidarités fondées sur la réalité de ces territoires. Moins d’État, plus de décentralisation, plus de régionalisation, c’est la voie qui serait à même de créer ces solidarités.

Mais les violences pèsent sur le quotidien. Pourra-t-on éviter le choc des cultures, des religions, des civilisations ?

Regardons les choses concrètement. En matière de religion, le monde musulman est en face de tensions d’une extrême gravité. La responsabilité de les résoudre est entre les mains du monde musulman. Les trois religions du Livre sont directement engagées dans les drames qui se jouent autour de la Méditerranée. Elles devraient assumer pleinement leurs responsabilités. Si d’autres cherchent à régler les problèmes à leur place, ils n’y arriveront pas.

Et en Afrique, la France a bien fait d’intervenir dans la crise malienne. L’opération Barkhane a produit des effets bienfaisants. Mais l’intervention française ne peut pas être la seule réponse. Pour réussir, il faut nécessairement que la responsabilité revienne aux autorités locales, comme elles le font déjà. Il faut regarder l’après-Barkhane.

Quelles sont vos raisons d’espérer ?

Le changement n’est pas un danger, c’est le progrès. J’ai le sentiment que l’histoire s’est mise en route. La roue tourne à une très grande vitesse, accompagnant les changements technologiques, les bouleversements liés au monde numérique. Les populations disposent désormais des capacités pour assumer leurs responsabilités. C’est ce qui me rend optimiste. Dans le futur, ces peuples auront les moyens d’assumer leur destin pour autant qu’ils le veuillent. Je vois les crises, les guerres, les famines et, en même temps, j’ai le sentiment que la dynamique des forces est engagée dans des changements qui se produiront dans la génération qui vient.

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Written by Le Magazine de L'Afrique

Présent dans tout le continent, ce magazine traite de sujets qui sont au coeur de l’actualité africaine. Avec des articles de fond, des commentaires, des débats et des analyses, il présente un point de vue africain sur des sujets politiques, économiques, historiques, culturels etc ...

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