Close
Avez-vous trouvé cet article intéressant?

Politique

GRANDE INTERVIEW : Robert Bourgi, l’Afrique, la France, la Françafrique et moi

En 2011, coup de tonnerre dans la Françafrique, justement. Vous dénoncez le financement par l’Afrique des partis politiques français. Robert Bourgi que s’est-il vraiment passé ?

Je réfléchissais à toute mon action politique passée. Je me suis dit que je suis un des derniers Mohicans de la Françafrique, j’ai été chargé de la confiance de tous ces chefs d’Etats, j’ai vu tous ces mécanismes de corruption généralisée : je voulais laver ma conscience. Je prenais de l’âge, je voulais quand même que ce à quoi j’ai participé et qui me dégoutait de plus en plus en 2010, 2011, sorte, et je l’ai sorti ; il fallait que ça s’arrête !

Peut-être qu’il y a des successeurs à Robert Bourgi, mais je ne pense pas avoir été remplacé, sinon vous ne seriez pas là en train de m’interviewer, les opposants de tous les pays africains ne viendraient pas me rendre visite.

Il ne faut pas que les dirigeants africains d’aujourd’hui replongent dans les errements du passé. Et je mets en garde en même temps les nouveaux dirigeants français contre ce qui pourrait être de la corruption. Si je n’avais pas parlé, personne ne l’aurait su. Tout le monde se doutait qu’il y avait quelque chose qui ressemblait à cela, mais personne ne l’avait dit, or lorsque Robert Bourgi l’a dit, ça a validé l’information ! L’argent africain doit rester en Afrique, il y a tant et tant de choses à faire au Gabon, au Congo, en RDC, au Cameroun.       

Vous qui avez été acteur et témoin de la Francafrique tant du côté obscur que du bon côté, est-ce que la Françafrique est morte ou s’est-elle transformée pour revenir sous une autre forme ?

Elle est plus présente que jamais ! Regardez la présence militaire de la France en Afrique, elle est énorme ! Qu’ont fait les militaires français en Centrafrique ? Ils ont calmé les choses ? La situation est pire qu’avant !

Le fait que la France ait envoyé deux ministres à la prestation de serment du président centrafricain, Faustin-Archange Touadéra, et un simple fonctionnaire à la prestation de Patrice Talon, le président du Bénin, vous faire croire à la persistance du deux poids deux mesures dans la Françafrique ?  

J’ai souffert quand j’ai vu qu’ils ont envoyé un fonctionnaire de la Rue de l’Elysée à la prestation de serment de Patrice Talon et qu’ils ont envoyé deux ministres de plein exercice à Bangui. J’en ai souffert et je l’ai dénoncé. 

La Françafrique existe toujours alors ?

Oui, sous une autre forme.  

D’autres « Robert Bourgi » existent-ils encore ?

En 1980, j’étais professeur à la faculté de droit d’Abidjan dans la coopération. Les circonstances ont voulu que je fasse la connaissance du Guinéen Ahmed Sékou Touré. Le courant est passé entre nous. Le président Sékou Touré était un homme bien informé, il savait d’où je venais, mon parcours…Je lui ai dit un jour « M. le Président, le fait que je sois proche de Jacques Foccart ne me condamne pas à vos yeux » ? Il me dit, « bientôt je vais me réconcilier avec Foccart. Bientôt j’irai en visite en France ».

Je lui demande alors : « Que pensez-vous, aujourd’hui, M. le Président, de Jacques Foccart ? » Ahmed Sékou Touré qui était un homme d’une intelligence hors du commun, me répond : « Jacques Foccart a eu des successeurs, mais il n’a jamais été remplacé ». Peut-être qu’il y a des successeurs à Robert Bourgi, mais je ne pense pas avoir été remplacé, sinon vous ne seriez pas là en train de m’interviewer, les opposants de tous les pays africains ne viendraient pas me rendre visite. Mon cabinet est un confessionnal, ils y viennent tous. S’ils viennent, c’est que je représente quand même quelque chose à leurs yeux sans doute depuis 2011, un espoir de voir les choses évoluer dans le sens des intérêts des populations et des nouvelles élites africaines.     

Le Président que vous avez « tant aimé » Omar Bongo (chef de l’Etat 1967-2009), vous l’avez servi « loyalement, efficacement », pourtant certains de vos amis gabonais ont été surpris de vous voir vous liguer contre le président Ali Bongo le fils de Omar…

J’ai contribué à le faire installer en 2009, d’ailleurs il ne le nie pas, personne ne le nie. Mais ce que Ali Bongo n’a jamais supporté, c’est que je continue de voir ses opposants. La dernière fois que j’ai vu Ali c’était en novembre 2015. Cela faisait trois ans que je n’avais pas remis les pieds au Gabon. En 2015, il m’a autorisé à aller me recueillir sur la trombe de Omar Bongo. Après, j’ai passé cinq heures (deux fois 2h30) avec lui.

Je lui ai dit qu’à un an de la présidentielle, il est encore temps de sauver la maison. Je lui ai demandé de m’autoriser à rassembler autour de lui tous les leaders politiques, des anciens compagnons de route de son père, un ex-Vice-président de la République, plusieurs anciens Premier ministres. J’ai plaidé qu’il les reçoive sous l’arbre à palabre, on lave le linge sale en famille. Il m’a dit « aucun de ceux-là n’est mon interlocuteur ». Il m’a dit qu’il ne voulait pas les voir. Il a demandé qu’ils aillent s’adresser à un organisme mineur. Je l’ai supplié de m’écouter. Il m’a dit « où tu marches avec moi, où tu es contre moi ». Je suis reparti de Libreville et je n’ai plus jamais revu Ali Bongo.  

Quels sont vos rapports aujourd’hui ?

Aucun.

Il n’y a pas de possibilité d’aller sous l’arbre à palabre ?

Il ne veut pas. Je lui ai proposé l’arbre à palabre, il m’a dit non. Mais si aujourd’hui, et c’est la première fois je le dis, des voix autorisées se lèvent dans l’opposition gabonaise, et si du côté du pouvoir Ali, et seul Ali, me dit essaie de voir si on peut trouver une porte de sortie à la crise, j’accepterai immédiatement dans l’intérêt du Gabon. Mais cet appel des opposants gabonais ne vient pas, et Ali est complètement hermétique.          

Jean Ping est quand même sous votre puissance tutélaire, c’est curieux que l’opposition ne fasse pas appel à vous…

D’abord Jean Ping n’est pas sous ma puissance tutélaire. Disons que je le soutiens ardemment. Je suis un soutien de l’opposition. Si les opposants acceptent ma présence auprès d’eux, c’est parce qu’ils me savent de leur bord et qu’ils me savent sincère. Si un jour Ali Bongo m’appelle pour faire une médiation, je ne refuserai pas.  

Vous ne vous disqualifiez pas en voulant jouer les médiateurs tout en indiquant que vous êtes un soutien de l’opposition…Vous perdez de fait votre neutralité !

Je suis un opposant. Mais rien n’empêche qu’un jour à parts égales, en toute loyauté, en toute transparence, on puisse discuter.

Ali Bongo et vous, vous êtes issus du même « arbre généalogique », pourquoi vous ne discutez pas suffisamment ?

Je vais vous faire une confidence. Je ne l’ai jamais dit. Quelques mois avant que Omar Bongo ne soit rappelé par le Tout Puissant, il nous avait réunis chez lui. Il y avait Pascaline, Ali et Robert Bourgi. Il a dit « les enfants, il faut que vous sachiez que le frère aîné de la fratrie, c’est Robert. S’il m’arrive quoi que ce soit, Robert est l’aîné de la fratrie ». Pascaline a toujours respecté ce qu’avait dit son père. Je souhaite ardemment que la paix revienne dans ce pays.

Est-ce que votre rapport difficile à Ali n’est pas lié à un gap générationnel, parce qu’en dehors de lui, vous n’aimez pas beaucoup Faure Gnassingbé, le président du Togo…

Qui vous a dit ça ?

Vous avez dit, parlant de Faure Gnassingbé, que c’est la succession monarchique…

Les quelques fois où j’ai vu Faure, c’était véritablement des rendez-vous fraternels. Je vois des opposants togolais. Je suis certain que si un jour, je suis appelé à m’intéresser au Togo, le contact sera bon avec Faure car c’est un homme qui écoute.

Vous êtes l’ami du président ivoirien Alassane Ouattara, et vous êtes tout le temps à la CPI à la Haye pour rencontrer Laurent Gbagbo. Avouez qu’on a du mal à vous suivre…

Il faut dire que la vie politique est très complexe aussi…Dans l’échelle de l’amitié, si Alassane Ouattara est à 1, Laurent Gbagbo est à 100. J’aime Laurent Gbagbo du fond du cœur. Pourtant je suis un ami d’Alassane. Je suis un ami de Mme Ouattara. J’ai leur ligne directe. On se parle. Mais ils savent que j’aime Laurent. Je voudrais tellement qu’il puisse sortir de là où il est actuellement… D’ailleurs j’en ai voulu à Sarkozy, vraiment j’en ai voulu à Sarkozy !!!

Pourquoi vous en avez voulu à Sarkozy ?

D’avoir détruit Laurent Gbagbo.

D’avoir fait respecter le verdict des urnes ou d’avoir détruit Laurent Gbagbo ?

Êtes-vous sûr du verdict des urnes ? Beaucoup de gens se posent la question. Beaucoup de gens pensent que Laurent a gagné les élections. Je pense que Laurent n’a pas perdu les élections. J’espère que ce que je viens de dire figurera dans l’interview. Je suis un ami d’Alassane et de Mme Ouattara, mais je pense que Laurent n’a pas perdu les élections. Laurent est membre de notre famille. Il est le frère de mon frère Albert. Ils sont en osmose tous les deux. Il est de mai 45, je suis d’avril 45, chez moi, on appelle Laurent tonton.    

Pourquoi alors on ne vous a pas entendu lors de la crise ivoirienne en 2010 ?

Je n’ai pas été écouté. J’ai essayé de sauver Laurent jusqu’au bout. Sarkozy ne m’a pas écouté. Les forces contre moi étaient beaucoup plus puissantes qu’on ne le croit. Je ne pouvais pas lutter à armes égales. J’ai tout fait pour sauver Laurent et j’ai échoué….

Des regrets ?

Grande tristesse… Et je voudrais avant de quitter cette terre revoir Laurent dans son pays. Mais je ne suis pas optimiste. Si la justice décidait de le faire sortir, de lui donner raison, le retour de Laurent à Abidjan drainera des foules immenses et je pense que quelque part, ça fait peur à Alassane, au gouvernement ivoirien et aux puissances occidentales.   

Comme vous avez fait chuter Dominique de Villepin, êtes-vous aussi à l’origine de la chute de François Fillon ? On assure que vous clamez que vous l’avez « fusillé »…

J’ai décidé, les gens disent que c’est Sarkozy qui me l’a demandé, non, j’ai décidé ici dans ce cabinet que Fillon ne serait pas Président et je l’ai abattu en plein vol.

Pourquoi ?

Parce qu’il a manqué au devoir d’amitié.

Est-ce parce qu’il n’a pas dit publiquement que vous êtes allé le voir avec Jean Ping qui a justifié votre colère ?

Ca a joué ! Mais il y a d’autres choses.

Il ne répondait plus à vos coups de fil, est-ce la raison ?

Quand vous recevez un homme politique 3 à 4 fois par mois, quand vous le voyez en dehors de votre cabinet 3 à 4 fois par mois, quand vous déjeunez avec lui régulièrement, quand vous buvez des pots avec lui régulièrement, quand il ne vous quitte pas depuis des années et des années, que tout d’un coup, il coupe toute relation avec vous, l’acceptez-vous ?

Vous allez vous interroger en tout cas

Je me suis interrogé. Je lui ai envoyé un message, je lui dis « voyons-nous ».  Fillon n’a pas répondu ». Ça vous ne le faite pas à Bourgi ! Ensuite, il m’a traité de « vieillard » sur une chaîne de télévision, ce jour-là, j’étais mal.

Si je dois disparaître de cette manière c’est que Dieu l’aura voulu. Je m’en remets à l’Eternel. Je suis musulman et chez nous on dit « Allah Woha Alam », c’est-à-dire que Dieu sait tout. Si je dois partir, je partirai.

J’ai dit « François Fillon, tu es mort, tu ne seras jamais Président ». Et je l’ai abattu en plein vol. Voilà. Et je crois qu’il aurait fait un mauvais Président de toute façon. Il aurait eu des problèmes, parce qu’il n’y a pas que les questions de Bourgi et des costumes, il y a autre chose. La preuve en est, c’est qu’il a refusé de faire un recours. Je lui conseille de rester là où il est actuellement.

Si c’était à refaire ?

Je le tuerais une deuxième fois !!!

En l’état actuel des rapports Afrique/France, pensez-vous vraiment prendre votre retraite ? Le pouvez-vous seulement ?

J’ai un peu levé le pied. Ma santé ne me le permet plus, j’ai 72 ans. Mais l’Afrique m’appelle toujours. Ca faisait longtemps que je n’étais pas allé en Afrique. Dernièrement un chef d’Etat africain m’a reçu très longuement. Je lui ai dit « Président je suis honoré », il me dit « tu m’appelles Président, tu m’as connu jeune ministre » et il a jouté, « tu ne prendras jamais la retraite, on ne te laissera pas prendre ta retraite, on a besoin de toi ». Et moi j’aime l’Afrique profondément, elle vit en moi, elle vit dans le cœur de mes enfants et l’Afrique m’a tout apporté » et c’est là-bas que je terminerai mes derniers jours, où je reposerai au cimetière de Dakar.

Quels sont vos rapports avec votre pays natal le Sénégal ?

Des rapports excellents.

Avec la classe politique ?

Je les connais tous, ils me respectent tous, et j’ai les rapports les plus fraternels avec Macky Sall.

Karim Wade ?

Je n’ai plus entendu parler de lui depuis qu’il est sorti de la prison de Dakar, et qu’il vit au Moyen-Orient, autrement j’ai les meilleurs rapports.

Abdoulaye Wade ?

Abdoulaye Wade c’est l’homme que tout le monde respecte, que je respecte et que j’aime profondément.

Est-il vrai que le président Macky Sall vous a sollicité pour résoudre le différend qui l’opposait à Karim Wade ?

Absolument. C’était au cours de sa première visite en France en tant que président du Sénégal. Je suis allé le voir à son hôtel avec François Fillon. Et devant Fillon, il m’a dit « Robert, je vais te demander un service, ton neveu Karim, moi je ne lui cherche pas des misères, je voudrais qu’on puisse trouver un accord.

On l’accuse d’avoir détourné des fonds, de les avoir logés dans des places offshores. Je suis prêt à discuter avec lui. Qu’il me donne une partie de ce qu’il a eu, je lui garantis le passeport diplomatique, la liberté d’aller et venir, de faire tout ce qu’il veut ».

J’ai appelé Karim qui était de passage à Paris, il est venu me voir au cabinet. Je lui ai expliqué la mission que m’a confiée Macky Sall. Il s’est levé, il a fait zéro avec ses doigts, il m’a dit « tonton tu dis à Macky que 0+0 = 0 », la suite tragique vous la connaissez.

Vous ne parlez jamais de Blaise Compaoré…

S’il avait été un peu plus clairvoyant, Blaise aurait accepté la proposition qui lui avait été faite par le président Hollande et le président Diouf de prendre la succession de ce dernier à l’OIF. Il a refusé. Je lui avais dit « attention Blaise, le monde change », il a dit que je ne comprenais rien à rien…Son frère François Compaoré, que j’ai vu quelques temps après, m’a dit la même chose, et on a vu le résultat.  

Le fait d’être en possession d’informations de première main, vous fait-il craindre pour votre vie ou d’avoir peur pour votre intégrité physique ? 

Si je dois disparaître de cette manière c’est que Dieu l’aura voulu. Je m’en remets à l’Eternel. Je suis musulman et chez nous on dit « Allah Woha Alam », c’est-à-dire que Dieu sait tout. Si je dois partir, je partirai.

Related Posts

Recevez nos Newsletter

Si vous souhaitez recevoir par mail une information pertinente, crédible et incontournable, inscrivez-vous à notre newsletter.

Aidez-nous à améliorer notre contenu