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Politique

GRANDE INTERVIEW : Robert Bourgi, l’Afrique, la France, la Françafrique et moi

Pendant plus de 30 ans, l’avocat Robert Bourgi a connu et quasiment travaillé avec tous les chefs d’Etat de l’Afrique subsaharienne francophone, notamment les « Pères de la Nation ». En 2011, par ses révélations publiques, il fait exploser, la Françafrique, une nébuleuse au sein de laquelle concussion et clientélisme rimaient avec déstabilisation politique, assassinat et circulation d’argent sale. En 2018, Robert Bourgi, qui prépare ses mémoires, fait encore des révélations inédites.

Entretien avec JO

Vous avez été formé par un homme politique français : Jacques Foccart. « Un maître redoutable qui m’a appris certaines choses », dites-vous. Revendiquez-vous son héritage ?

D’abord, je dois vous dire que M. Foccart était un ami de mon père. Ils se sont connus en 1947 à la naissance du Rassemblement du peuple français (RPF, parti du général de Gaulle) au Sénégal, dont mon père Mahmoud Bourgi a été un des premiers membres. J’étais gamin quand j’ai connu M. Foccart. J’étais très proche de lui pendant une trentaine d’années. Je me suis toujours revendiqué de cet héritage, honoré aussi de cet héritage, bien qu’on ait dit pis que pendre sur lui. J’ai été fier, honoré d’être à ses côtés, mais me dire que je suis son héritier, ce serait un peu présomptueux, toutefois je suis dans la ligne directrice de ce qu’il a fait et de ce qu’il a inspiré.    

Foccart n’était certainement pas un enfant de cœur. Il avait les mains dans le cambouis et souvent trempées dans le sang des Africains résistants… Revendiquez-vous aussi cette part d’héritage ? 

Certainement pas ! D’ailleurs, me poser la question me semble quand même un peu excessif ! Jamais je n’ai trempé dans quelques mauvaises actions que ce soit. Il est évident que si Jacques Foccart a été à l’origine d’actes malveillants, il le faisait toujours, selon lui, dans l’intérêt de la France.

L’émissaire venait avec une voiture diplomatique dans laquelle se trouvait le message financier. Et nous allions soit à l’Elysée, soit au Quai d’Orsay, soit à Matignon, soit place Beauvau, soit au ministère de la Justice, et l’émissaire remettait la mallette et c’est tout ! Mais moi,  je n’ai jamais transporté une valise.

Il avait même dit que « pour les intérêts de la France, je suis prêt à pactiser avec le diable » . Mais je rejette catégoriquement tout ce qui, de près ou de loin, peut ressembler à un assassinat d’un être humain, encore plus d’un opposant politique.   

Vous êtes adossé à une double culture, la française et la sénégalaise, sans parler de la libanaise. Au nom de quel pays meniez-vous alors vos actions ?

En étant à côté de Jacques Foccart, en étant membre du RPR de Jacques Chirac (j’ai été quand même son conseiller pour les affaires africaines au RPR), j’ai été membre d’un cabinet ministériel sous la première cohabitation. Il est évident que j’agissais au nom des intérêts de la France. Mais je voudrais que les choses soient claires. Je n’étais rien à côté des grands de la politique française à l’époque…

Vous êtes très humble et très modeste…

Non, mais à côté de Jacques Foccart, Jacques Chirac ou autres, qu’est-ce que j’étais ? Certes je disais toujours ma part de vérité qui était la défense de l’Afrique. Plus je prends de l’âge, plus je me sens Africain. Je suis né à Dakar, j’y ai grandi, j’ai été à l’école primaire, au collège, au lycée, j’ai fait deux années de faculté à Dakar ; aujourd’hui plus jamais je me sens autant Africain que Français, autant Africain que Libanais. Il y a un mélange de ces trois cultures. Cependant, je ne vous cache pas que ces dernières années, mon combat politique est essentiellement tourné vers la défense des intérêts de l’Afrique et vers la défense des opposants aux régimes dictatoriaux qui sont pléthores en Afrique.   

A quoi correspond cette expression qui vous colle à la peau « porteur de valises » des Présidents africains en France ? Et comment pouvez-vous décrire le mécanisme qui fait qu’une valise pleine de billets de banques, par millions et millions, quitte dans un pays africain en voie de développement pour un pays aussi développé que la France ?

J’ai rejeté catégoriquement le terme de « porteur de valises ». Je n’ai jamais porté la moindre valise. J’ai toujours accompagné des émissaires de chefs d’Etat africains qui eux transportaient des valises, par la valise diplomatique ou par d’autres voies que je ne connais pas ! A titre d’exemple, tel ou tel chef d’Etat me téléphonait : « Robert, est-ce que tu pourrais faire recevoir par telle personnalité politique française tel émissaire, il aura des choses à remettre pour le combat politique, et pour l’action politique de tel ou tel parti politique ». Il y avait un code pour ça.

A combien évaluez-vous ces montants qui étaient dans ces valises ? Plus de 20 millions de dollars.     

Le chef d’Etat m’appelle, il me demande de prendre un rendez-vous avec la personnalité politique française, pour son émissaire. Et il me fait comprendre que l’émissaire a « quelque chose » à remettre…

Ce « quelque chose », vous comprenez tout de suite ?

Mais oui, il y a un code.

Pour nos lecteurs, ce « quelque chose », c’est bien de l’argent ?

C’est bien de l’argent ! Qu’est-ce que je faisais moi ? Je prenais mon téléphone, j’appelais la personnalité politique française et je lui dis « est-ce que vous pourriez recevoir ou est-ce que tu pourrais accorder une audience à tel ou tel émissaire de tel ou tel pays ». Je répercutais la réponse au chef d’Etat qui m’envoyait son émissaire que je recevais dans ce cabinet et jamais dans les ambassades. L’émissaire venait avec une voiture diplomatique dans laquelle se trouvait le message financier. Et nous allions soit à l’Elysée, soit au Quai d’Orsay, soit à Matignon, soit place Beauvau, soit au ministère de la Justice, et l’émissaire remettait la mallette et c’est tout ! Mais moi,  je n’ai jamais transporté une valise.

Peut-on envisager le scénario inverse ? Que des personnalités politiques françaises vous sollicitent pour intervenir auprès de chefs d’Etat africains afin d’avoir de l’argent ?

C’est comme ça aussi ! C’est souvent arrivé !!! Tel ou tel homme politique français (je ne citerai aucun nom) me disait « Robert, des élections législatives, présidentielles arrivent, il serait très bon que tel ou tel chef d’Etat puisse nous aider », alors que depuis une vingtaine d’années l’Etat français aide les partis politiques.   

Depuis quand avez-vous plongé dans cette pratique cachée sous le vocable de Françafrique ?

Elle existait bien avant moi. L’exécuteur testamentaire de Mitterrand l’a dit lui-même dans ses mémoires. Ca existait du temps de Mitterrand, bien avant même, dans les années 70, 60…Je ne pense pas que ça ait pu exister du temps du général de Gaulle. Je pense que ça a dû commencer du temps de M. Pompidou.

Et quand ça a commencé avec vous ?

Dans les années 80. Vers la fin du pouvoir de Giscard et l’avènement de la période Mitterrand et Chirac…

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