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Politique

Gambie : Equation à plusieurs inconnus

Le renouveau démocratique en Gambie est observé de près par tous les pays ouest-africains, notamment par le Sénégal. Ce petit pays enclavé entend retrouver la voie de la bonne gouvernance et de la relance économique.

Par Jean-Michel Meyer

La Gambie est en chantier. Un immense chantier à ciel ouvert. Tout est à reconstruire dans cette étroite langue de terre, coupée en deux par le fleuve Gambie et emboîtée comme une pièce de puzzle dans le Sénégal. « La Gambie est un pays institutionnellement très faible. Il faut s’attendre à une période de transition qui demandera du temps pour réorganiser en interne les institutions », prévient Gilles Yabi, fondateur du Think Tank citoyen Wathi.

Le nouveau président de la République, Adama Barrow, élu le 1er décembre 2016, devra remettre l’économie du pays sur de bons rails en réactivant, notamment, les projets d’infrastructures, qui «dorment depuis longtemps en raison des tensions politiques entre le Sénégal et la Gambie. Leur relance prendra de cinq à dix ans », ajoute l’analyste.

Le départ en exil de Yayah Jammeh vers la Guinée équatoriale le 21 janvier 2017, après 22 ans de règne fantasque et sans partage, a mis à nu un pays déboussolé, sans institutions solides et crédibles. Et les débuts tendus et hésitants d’Adama Barrow n’ont pas levé toutes les craintes sur la stabilité politique à venir du pays.

Pour des impératifs de sécurité, le nouveau Président a prêté serment à Dakar, le 19 janvier, dans les locaux de l’ambassade de Gambie.

Rentré au pays le 26 janvier, il a nommé Fatoumata Tambajan vice-présidente de Gambie ; une première décision déjà contestée.

À 68 ans, l’ancienne fonctionnaire des Nations unies, ex-secrétaire d’État de Yahya Jammeh à la Santé, aux Affaires sociales et féminines, puis coordinatrice de la coalition qui a porté Adama Barrow au pouvoir, est frappée par la limite d’âge de 65 ans imposée par la Constitution.

« La force de Barrow est d’avoir été le candidat unique de l’opposition face à Jammeh. Mais ce n’est pas un homme poli- tique. C’est d’abord un homme d’affaires et il pourra encore commettre des impairs », considère Philippe Hugon, directeur de recherche à l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques).

L’indispensable réconciliation

Les difficultés d’Adama Barrow pour désigner les ministres de son gouvernement, parmi les sept partis d’opposition qui ont soutenu sa candidature, illustrent son manque d’expérience dans la gestion des affaires du pays.

Adama Barrow, qui a fêté ses 52 ans le 16 février, s’installe presque par hasard à State House, la résidence du chef de l’État, à Banjul.

Un nouveau rebondissement dans la vie de celui qui est parti pour trois ans au Royaume-Uni, au tournant des années 2000. Tout en se formant dans l’immobilier, avec réussite – il est aussi garde du corps.

Devenu trésorier du Parti démocratique unifié (UDP), la principale formation d’opposition à Jammeh, il sera investi en juillet 2016 comme candidat à la présidentielle après la condamnation à trois ans de prison du chef de l’UDP, Ousainou Darboe.

Les aptitudes d’Adama Barrow à diriger la Gambie se jugeront sur sa capacité à réunifier le pays. À son crédit, le nouveau Président gambien a rapidement fait sortir de prison des opposants politiques à Jammeh et il a évoqué la nécessité d’installer une commission vérité et réconciliation, pour restaurer la cohésion sociale.

« Les seules réussites qui comptent sont celles qui permettent la réconciliation d’un peuple. Pour sortir de la crise, il faut symboliquement accepter le ralliement d’hommes qui ont perdu. C’est ce qu’a fait Mandela en Afrique du Sud. Et c’est le b.a.-ba », explique Philippe Hugon. Autre source de tension : le pays est toujours quadrillé par les forces militaires de la Mission de la Cedeao en Gambie (Micega).

Commandée par le général sénégalais François Ndiaye, elle rassemble environ 3 000 soldats sénégalais, 200 militaires nigérians et autant de soldats ghanéens.

« Le Sénégal doit être vigilant à respecter la souveraineté de son voisin, sinon cela ne passera pas auprès de la population gambienne. La présence militaire sénégalaise pourrait alors devenir un point de crispation si elle n’était pas circonscrite par des objectifs clairs et une durée bien défi nie », insiste Gilles Yabi.

Or pour l’instant, Marcel Alain de Souza, le président de la Cedeao, a évoqué lors du 28e sommet de l’Union africaine, le 30 janvier, la probabilité d’une prolongation de la présence de la Micega en Gambie « entre trois et six mois pour qu’il n’y ait pas d’autres problèmes majeurs ».

Malgré ce contexte incertain, Dakar veut profiter de cette période de transi­tion pour accélérer la régularisation des relations entre les deux pays et résorber les conflits qui les opposent.

Sur le plan économique, la diaspora devrait faciliter la relance des échanges commerciaux entre Dakar et Banjul, même si le Sénégal veut casser les trafics et la contrebande venus de Gambie et qui perturbent son économie. « Par leurs connexions, les élites gambiennes installées à Dakar vont favo­riser l’instauration de relations différentes avec le Sénégal », assure Gilles Yabi.

Des chantiers à relancer

Tout d’abord, il faudra faciliter les passages entre les deux pays, notam­ment la traversée du fleuve Gambie, utilisée par Jammeh comme une arme de rétorsion à l’égard de son voisin. « Nous entrons dans une nouvelle ère de coopération entre les deux pays », affirme le fondateur de Wathi.

Présentée en 2011 par la BAD, la construction d’un pont routier (la Transgambienne) qui enjambe le fleuve, estimée à 70 millions d’euros, et permettant de relier le nord et le sud du Sénégal, devait s’achever… en mai 2016, si Jammeh ne s’était pas fina­lement opposé à sa réalisation. Le projet pourrait rapidement être relancé. Plus compliqué : la Casamance.

Dakar veut affaiblir voire éradiquer au plus vite la rébellion casamançaise. Jammeh a soutenu les mouvements d’autonomie de cette région du Sénégal.

Symbole de cette proximité avec la rébel­lion, des Casamançais ont intégré les forces de sécurité de l’ancien dictateur. Sont-ils toujours en Gambie ? « Les autori­tés sénégalaises connaissent la complexité du problème de la Casamance et ce n’est pas le départ de Jammeh qui le réglera d’un coup de baguette magique », insiste Gilles Yabi.

Les autorités sénégalaises seront-elles tentées d’asseoir leur domination sur leur voisin, à l’image de la désas­treuse Confédération de la Sénégambie entre 1982 et 1989 ? Déjà, la Cedeao veille à l’indépendance de la Gambie.

Et « ceux qui, des deux côtés, ont défendu cette expérience ne sont plus aux affaires, observe Gilles Yabi. Aujourd’hui, c’est le pragmatisme qui commande, avec la volonté d’intégrer les deux économies et de relancer les projets d’infrastructures, plutôt que d’aller plus loin au plan politique ».

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Written by Le Magazine de L'Afrique

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