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Forum de Bamako, la difficile urbanisation de l’Afrique

La croissance exponentielle des villes africaines pose de sérieux problèmes économiques. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. D’où l’urgence d’anticiper des solutions pour assurer au plus grand nombre eau, électricité, toit et transports.

Bamako, Bruno Fanucchi, envoyé spécial

A l’horizon 2030, l’Afrique sera peuplée de deux milliards d’habitants dont plus de la moitié vivra dans les villes. » Ce simple constat émis par Ndiouga Sakho, président de la commission Aménagement urbain et développement durable de Dakar, annonce bien les problèmes que va poser l’urbanisation accélérée, pour ne pas dire exponentielle, et parfois anarchique du continent.

Ce phénomène incontrôlé risque fort d’amplifier les disparités d’habitat et d’accès aux services de base que sont l’eau, l’assainissement et l’électricité ; il révèle bien d’autres urgences à régler comme ceux des moyens de transport et du ravitaillement alimentaire, lesquels supposent des infrastructures nécessaires pour organiser la vie de la cité, ou celui du ramassage et du traitement des ordures ménagères.

De nouveaux besoins d’habitat, de mobilité et de connectivité s’imposent et devront être pris en compte par les politiques publiques. Sans oublier la construction d’écoles, d’hôpitaux et d’espaces publics. Autant d’enjeux et de défis de l’urbanisation qui sont essentiellement économiques et se doivent d’être largement anticipés… pour pouvoir être relevés.

À l’issue de cette 17e édition du Forum consacrée aux « enjeux et défis de l’urbanisation », je suis heureux pour mon pays. Car il nous faut plus que jamais dédiaboliser la destination Mali qui reste toujours confrontée au terrorisme et au trafic de drogue. Les djihadistes et les trafiquants, qui ont bien souvent partie liée, s’attaquent à nos soldats comme à Barkhane et à la Minusma, lesquels empêchent leur «business». C’est cela la réalité.

C’était le thème, du 23 au 25 février 2017, de la 17e édition du Forum de Bamako, où Abdoullah Coulibaly avait convié les meilleurs spécialistes de toutes les Afriques : urbanistes, architectes, universitaires, juristes, démographes, économistes, philosophes, statisticiens, experts des nouvelles technologies ainsi que quelques personnalités de pays qui – à l’image de la France et de ses partenaires de l’Union européenne – s’intéressent au développement du continent.

Quelques chiffres donnent l’ampleur des problèmes à résoudre, même si tous les intervenants n’affichent pas toujours les mêmes références. Ainsi, Ali Haddad, le patron des patrons algériens, invité d’honneur du Forum, souligne que « la population urbaine a déjà doublé en vingt ans (passant de 237 millions d’habitants en 1995 à 472 millions en 2015) et représentera 60 % de la population africaine en 2030 ». Plus de 50 % ou près de 60 %, qu’importe, les défis à surmonter restent les mêmes. Et ils s’appellent bidonvilles, manque d’énergie ou d’infrastructures.

L’éradication des bidonvilles

« Le continent africain est en train de connaître une formidable explosion urbaine», observe Alioune Sall (président-fondateur de l’African Futures Institute) qui prend pour exemple la ville de Dakar, où l’on compte à ce jour 4 900 habitants au km2, qui entraîne une forte hausse du foncier.

«Un Sénégalais sur deux est déjà un urbain », ajoute-t-il ; à lui seul, le Grand Dakar concentre près de la moitié de la population sénégalaise. « Dès que l’on sort de la ville, on est au XIXe siècle », commente ce spécialiste de la prospective qui ose cette boutade : « Si Faidherbe venait à revivre, il n’aurait pas besoin de guide à Saint-Louis du Sénégal tant les choses n’ont pas changé… ».

Fort de son expérience d’ancien Premier ministre du Mali et actuel maire du 4e district de Bamako, Moussa Mara, qui vient de lancer le mouvement Yelema (« Le changement ») insiste sur la nécessité de « mobiliser les populations pour inverser toutes les tendances négatives » qui poussent la ville à ressembler à « une sorte de bateau ivre » et à se développer de manière anarchique. « Une désorganisation spontanée, regrette-t-il, prend alors le pas sur la planification».

Ancien directeur du programme des Nations unies ONU-Habitat, Alioune Badiane dénonce « l’aspect le plus abject de l’urbanisation que sont les bidonvilles ». Et d’ajouter : « Ces bidonvilles ne sont pas une erreur, mais la conséquence de mauvaises politiques publiques. » Selon lui, il vaut mieux tenter d’améliorer un tant soit peu la vie de ces quartiers difficiles que de vouloir les éradiquer en ne faisant que déplacer le problème : supprimer artificiellement les bidonvilles pour recaser leurs habitants comme des « déchets humains » à la périphérie des villes et les cacher à la vue des touristes!

Ali Haddad prétend même qu’« Alger sera en 2019 la première ville méditerranéenne sans bidonvilles ». Le patron du Forum des chefs d’entreprise rappelle que le gouvernement algérien s’est lancé depuis dix ans dans une politique d’éradication des bidonvilles accompagnée d’un vaste programme de construction d’un million de logements sociaux, dont une dernière tranche de 280 000 logements reste à livrer d’ici à deux ans.

L’exemple de Bamako

Représentant de la Banque mondiale pour les programmes d’urbanisation et de développement, Somik Lall met l’accent sur l’extraordinaire besoin d’infrastructures « pour que la ville africaine de demain soit fonctionnelle » ; il relève que, si Nairobi (Kenya) dispose d’environ 6% d’espaces réservés à l’économie, ce taux tombe à 1,1% seulement pour Addis-Abeba (Éthiopie) où, en raison de l’étroitesse des rues, les transports publics ne peuvent pas circuler.

Résultat : 40 % des habitants sont contraints chaque jour de marcher sur de très longues distances pour aller travailler. « La politique urbaine ne souffre pas d’erreurs », ajoute Somik Lall pour qui tout ce qu’on décide aujourd’hui engage la vie de la cité pour une génération au minimum.

Les bonnes décisions qui ne sont pas prises à temps seront lourdes de conséquences économiques. L’exemple de Bamako est révélateur : la capitale malienne, qui ne cesse de s’étendre et compte aujourd’hui 1,8 million d’habitants, ne bénéficie que d’un seul marché central conçu en 1960 pour une ville de 30 000 habitants !

Et la ville, qui regroupe six districts et quinze communes périphériques, ne dispose que d’une seule décharge finale (située à une vingtaine de kilomètres vers Koulikoro) pour l’évacuation et le traitement des ordures.

D’autres experts se tournent résolument vers le futur pour imaginer les villes africaines de demain. C’est le cas du jeune architecte béninois Romarick Atoké, qui souligne que « tous les maux des villes africaines proviennent d’une occupation anarchique du terrain » : de nombreux taudis naissent comme des champignons, bien souvent « aux périphéries de nos villes ».

D’où l’impérieuse nécessité de ne pas créer une ville sans équipements (pour faire ses courses ou du sport, par exemple) ni aménagement des espaces publics pour préserver les écosystèmes et promener ses enfants.

Il convient donc, conclut Romarick Atoké, de choisir entre plusieurs modèles de villes comme Abidjan, Cotonou ou Kigali : la capitale rwandaise s’est urbanisée en à peine dix ans et est devenue «la ville la plus propre d’Afrique» puisque «tous les mendiants ont été balayés de la ville». Ce qui est, précise-t-il, un choix qu’il n’approuve pas forcément !

ENCADRE

Abdoullah Coulibaly, fondateur du Forum de Bamako

Quelle est l’originalité du Forum de Bamako ?

Notre rôle n’est pas de plaire ou de déplaire, mais d’être des éveilleurs de conscience. Dans la vie, c’est un devoir de dire ce que l’on pense, même aux forts et aux puissants. L’intérêt de ce Forum est qu’il permet de débattre en toute liberté des grands problèmes d’actualité qui se posent à l’Afrique en acceptant nos différences. C’est le métissage des compétences et des cultures car on s’enrichit toujours de l’apport des autres. Tous ceux qui viennent au Forum de Bamako sont des amis et font partie d’une « grande famille » où chacun garde une pleine liberté d’expression, j’y tiens absolument. De la discussion jaillit ce qui nous rapproche. Cet esprit d’ouverture est notre spécificité.

L’Algérie était cette année votre invitée d’honneur…

Avec Ali Haddad, le président du Forum des chefs d’entreprise, qui regroupe plus de 3 500 patrons algériens représentant un chiffre d’affaires de 35 milliards d’euros par an. Comme avec Pierre Gattaz, le patron du MEDEF venu à Bamako en janvier, nous avons noué des relations personnelles et beaucoup sympathisé.

On s’entend parfaitement tous les trois et nous avons décidé de faire beaucoup de choses ensemble au Mali, qui peut devenir une sorte de « hub » pour les pays voulant investir dans la sous-région. Car l’Afrique est la profondeur stratégique de l’Europe.

Un mois après le Sommet Afrique-France de Bamako, dont vous avez été le grand coordinateur, ce fut donc un nouveau moment fort pour le Mali ?

À l’issue de cette 17e édition du Forum consacrée aux « enjeux et défis de l’urbanisation », je suis heureux pour mon pays. Car il nous faut plus que jamais dédiaboliser la destination Mali qui reste toujours confrontée au terrorisme et au trafic de drogue. Les djihadistes et les trafiquants, qui ont bien souvent partie liée, s’attaquent à nos soldats comme à Barkhane et à la Minusma, lesquels empêchent leur « business ». C’est cela la réalité.

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Fort de son succès, ce magazine est une référence pour les femmes et les hommes d’affaires en Afrique. Il permet aux décideurs d’avoir une approche concrète du marché et de saisir de nombreuses opportunités à travers le continent africain. African Business est respecté et reconnu pour son intégrité éditoriale et sa contribution au développement de l’Afrique. Tous les secteurs de l’économie sont couverts par des journalistes renommés. Les numéros annuels sur les “200 Premières banques” et les ‘‘250 Premières entreprises’’ sont devenus de réels outils de travail et des indicateurs du climat des affaires en Afrique. Chaque année, les Trophées d’African Business récompensent la réussite des entrepreneurs et des les entreprises les plus performantes du continent.

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