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Interviews et Portraits

Felwine Sarr, écrivain et économiste : Le monde est multipolaire et incertain

Pour Felwine Sarr, auteur d’Afrotopia, l’Afrique détient les clefs d’un avenir qui reste à inventer.

Propos recueillis par Sabine Cessou

Que penser, vu d’Afrique, de la dislocation des États au Moyen-Orient et des replis identitaires dans le monde ?

L’impact immédiat de ces tendances ne représente pas, à mon sens, une dynamique centrale et déterminante pour l’avenir du continent africain, où l’on observe des dynamiques plutôt internes.

La bande sahélo-sahélienne se trouve fragilisée. Les États n’y sont pas très forts, sans qu’on puisse pour autant parler de dislocation. Gardons-nous des analyses globales et totalisantes, car nous sommes face à des espaces en construction, en transition ou en déliquescence, en Afrique comme ailleurs dans le monde.

Certains nationalismes forts ne sont pas corrélés à des États forts. Un exemple typique de ce phénomène : la RD Congo, où la situation politique ne semble guère encourageante. D’où la nécessité de découpler les analyses sur la nation et l’État.

N’a-t-on pas tendance à avoir une vision pessimiste des relations internationales ?

Sans doute… Évitons de limiter notre regard aux crises actuelles, qui bouchent la vue sur un horizon temporel plus long. Même le djihadisme sera vaincu.

Le continent est la dernière frontière de la croissance mondiale. La bonne position, pour les responsables africains, serait tout simplement de dire : «Nous voulons exploiter notre potentiel et nous aimerions vous y associer. Mais il s’agit d’abord de nous ! » Il s’agit de savoir qui se trouve au volant. La question de fond reste de savoir qui conduit les affaires et avec quelle vision !

Des travaux importants soulignent les grandes avancées faites sur le continent ces vingt dernières années, en passant au crible le nombre d’alternances démocratiques pacifiques qui s’y produisent, du Cap-Vert au Kenya.

Les locomotives économiques de l’Afrique, Égypte, Nigeria et Afrique du Sud, restent-elles porteuses d’espoir malgré leurs difficultés politiques et sociales?

Absolument ! Comme d’autres locomotives dans toutes les régions, avec l’île Maurice, le Botswana, l’Éthiopie, la Tanzanie, la Côte d’Ivoire et le Sénégal, ainsi que le Maroc.

Ce dernier va jouer un rôle de plus en plus important, même s’il n’a pas la même ampleur que celui du Nigeria. Les banques marocaines sont déjà présentes partout en Afrique de l’Ouest, où elles investissent dans le BTP, la finance, les services.

Le continent ne souffre-t-il pas d’un manque cruel de leadership sur le plan diplomatique, depuis les départs des présidents Thabo Mbeki et Olusegun Obasanjo?

Certainement… Tout le monde ne peut pas incarner, sur le plan moral notamment, le leadership que formait ce tandem.

Le Nigeria est aujourd’hui préoccupé par ses problèmes internes, tandis que le président sud-africain Jacob Zuma se trouve très contesté chez lui. Une place s’est libérée en 2014, lorsque Blaise Compaoré est parti du pouvoir au Burkina Faso.

La question d’un nouvel ordre mondial se pose-t-elle ?

Oui, puisque le monde n’est plus bipolaire et scindé entre l’Est et l’Ouest, mais multipolaire depuis une vingtaine d’années – et, de ce fait, incertain. Les grandes puissances continuent de se comporter comme si le monde ne comptait pas d’autres centres de pouvoir émergents.

Or, la composition du Conseil de sécurité des Nations unies, avec ses cinq membres permanents, paraît complètement anachronique. Des logiques claires ne se dessinent pas : la Russie revient en effet comme un acteur politique important, alors qu’elle n’est pas une grande puissance économique.

De son côté, le groupe des pays émergents formé par les BRICS lutte pour obtenir sa place dans une reconfiguration des instances internationales qui refléterait mieux le jeu mondial.

Les blocs sous-régionaux en Afrique sont-ils plus importants que l’Union africaine ?

Il faut espérer que le nouveau président de la Commission de l’Union africaine, Moussa Faki Mahamat, réforme les structures pour être moins dépendant de l’aide européenne, pour insuffler un nouveau style de gouvernance et gagner en efficacité.

Le changement sera sans doute générationnel, avec l’arrivée de jeunes leaders conscients des enjeux, s’inscrivant dans une autre logique et une autre mémoire. Il ne s’agit pas de renoncer à notre rêve panafricain, mais de le reconfigurer et de l’habiller différemment.

La forme de l’État est-elle la bonne en Afrique ? Faut-il envisager une organisation fédérale ? Je ne suis pas sûr que les modes de coopération, tels qu’ils existent, soient les plus adéquats.

L’Afrique politique sait-elle faire de la place aux jeunes ?

Nous avons, en effet, de vieux présidents qui « souhaitent une relation marquée par le respect », pour reprendre les termes du président guinéen Alpha Condé, 79 ans, le 12 avril à Paris.

Il parlait non pas des jeunes mais de l’ex-métropole coloniale. Il est important qu’il le dise, même si le respect à mon sens mérite plus que d’être « souhaité ». Il doit être exigé.

L’Afrique anglophone a-t-elle une longueur d’avance en matière d’indépendance ?

Elle reste en avance dans le décrochage avec l’ancienne métropole coloniale. Le Nigeria fait ses affaires sans chercher à savoir ce que Londres en pense.

Il me paraît intéressant que des chefs d’État s’emparent de ces débats. Alpha Condé a déclaré lors d’une réunion avec ses pairs sénégalais et ivoirien qu’il fallait « couper le cordon ombilical » avec la France.

À Paris, des institutions comme l’AFD (Agence française de développement) cherchent un nouveau discours, plus adapté et moins paternaliste. Les termes dans lequel ce discours est formulé restent problématiques : fondamentalement, quand même, tous les efforts déployés pour nous « aider » sont conçus d’abord pour la France.

Un rapport du Sénat français, sorti fin 2013, s’intitule L’Afrique est notre avenir. Le continent est la dernière frontière de la croissance mondiale. Il s’agit de continuer la fête selon un modèle qui n’est plus viable – même pour la France – et doit être repensé.

La bonne position, pour les responsables africains, serait tout simplement de dire : « Nous voulons exploiter notre potentiel et nous aimerions vous y associer. Mais il s’agit d’abord de nous ! » Il s’agit de savoir qui se trouve au volant. Le discours a beau être retouché sur le plan cosmétique, la question de fond reste de savoir qui conduit les affaires et avec quelle vision !

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Written by Le Magazine de L'Afrique

Présent dans tout le continent, ce magazine traite de sujets qui sont au coeur de l’actualité africaine. Avec des articles de fond, des commentaires, des débats et des analyses, il présente un point de vue africain sur des sujets politiques, économiques, historiques, culturels etc ...

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