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Grand entretien

Felwine Sarr estime que l’Afrique doit s’émanciper

Émerge une nouvelle génération, qui n’acceptera plus ce rapport et avec laquelle il faudra désormais compter. Et il est impérieux d’inventer une nouvelle relation fondée sur le respect et porteur d’une mutuelle fécondité. Nous avons une histoire en partage certes, mais il est absolument fondamental pour nous, Africains, de sortir d’un rapport asymétrique.

Macron est-il l’homme de la situation pour opérer cette transformation ?

Emmanuel Macron tente d’envoyer un message de jeunesse et de rupture. Mais sur les questions économiques et géopolitiques, j’ai le sentiment qu’il n’a pas bougé. La France est toujours dans une perspective de défense de ses intérêts au détriment des nôtres, et le continent est toujours perçu comme un espace de déploiement et de ressourcement de sa puissance.

Il fait néanmoins un pas important en acceptant de restituer les oeuvres d’art africaines que la France s’était appropriées par pillage ou spoliation durant l’époque coloniale. Un pas symbolique mais important.

Nous devons placer ce message en perspective avec des déclarations qu’il avait faites en Algérie sur le fait colonial, même s’il les avait ensuite tempérées en France. Il est en mouvement dans l’espace symbolique. En changeant dans cet espace on amorce une réinvention de la relation qui doit déborder sur les autres espaces…

Avez-vous les moyens ou la volonté d’« africaniser » Macron ?

Non pas du tout. Je pense juste que la France doit faire face à son histoire coloniale et interroger la manière dont elle a construit son rapport aux autres et ce qui survit aujourd’hui de cet imaginaire colonial. C’est un travail qu’elle n’a pas encore assez fait. Il faut l’encourager à poursuivre ce chemin

Pourquoi attendre ? L’Afrique a les moyens d’imposer sa vision et son rythme…

Une relation se construit à deux. Le continent africain n’attend pas. Il assume sa part de responsabilité dans la part de la relation qui lui incombe. Le continent doit imposer non pas seulement à l’ancienne puissance coloniale, mais au monde, une relation respectueuse. Mais les autres ont aussi leur part. Ils doivent entamer un travail de décolonisation de leur regard et de remise en cause de leur relation aux autres.

Sur la Francophonie, la critique du franc CFA, quelle est votre position ? Comment, aujourd’hui, gérer ces instruments ? Quels outils l’Afrique doit-elle s’approprier pour changer son destin ?

Le franc CFA est une monnaie ouest-africaine. Le problème se trouve dans les accords de coopération monétaire avec la France qui lui permettent par certains mécanismes, le compte d’opération par exemple, de s’impliquer dans la gestion du franc CFA, alors que les pays de la Zone franc ont pourtant largement les moyens de gérer par eux-mêmes leur monnaie et d’en garantir le bon fonctionnement.

Le Ghana, la Gambie, le Rwanda, gèrent leur monnaie. Pourquoi ce serait impossible pour plusieurs pays, pourtant au sein d’une Union monétaire depuis plus d’un demi-siècle ? Ces pays doivent se comporter en adultes, y compris en se trompant, et en apprenant de leurs erreurs.

La critique du franc CFA comporte aussi beaucoup de fantasmes…

Certes, il y a beaucoup d’ignorance dans le débat. Beaucoup de choses qui sont dites ne correspondent pas à la réalité. Cependant, certaines attaches symboliques doivent être distendues. Les nouvelles générations ne les acceptent plus.

Tant que celles-ci subsisteront, les Africains auront tendance à fantasmer sur une relation monétaire qui n’est pas aussi contrainte et extravertie qu’on le prétend, mais qui doit être fondamentalement repensée. Sur le plan économique, politique et symbolique, il est important que les pays africains gèrent leur monnaie en toute autonomie. Ils doivent s’assumer, se «déprendre » de la tutelle et exercer pleinement leur souveraineté monétaire.

Idem pour la Francophonie ?

Il s’agit là – sur le plan réel – d’un espace de culture, d’une langue en partage, qui est très dynamique. Mais sur le plan institutionnel, la Francophonie semble être un vestige d’une autre époque. Je ne suis pas certain qu’il faille continuer à défendre une institution dont le discours – « je défends la langue, je la promeus dans le monde, etc. » – s’inscrit toujours dans l’univers d’une conquête culturelle qui me semble dépassée.

L’anglais n’a pas d’institution destinée à défendre sa langue. Une langue n’en a pas besoin. Elle se défend toute seule par son propre dynamisme, par la créativité de ses locuteurs, de ses artistes et de ses auteurs, parce que les gens trouvent un intérêt à la parler.

Il ne me semble pas nécessaire de mettre en place une institution pour la propager, pour la défendre dans le monde, pour comptabiliser le nombre de ses locuteurs par rapport au nombre de locuteurs d’autres langues. Tout cela relève d’un imaginaire de la conquête. J’apprends une langue parce que j’ai envie de communiquer avec ceux qui la parlent, parce qu’elle produit une culture qui m’intéresse, parce qu’elle est séduisante, etc.

Si la langue est séduisante, on n’a pas besoin de la défendre ! Autrement, on rejoue la scène de l’impérialisme culturel, le fameux « nous, nos lumières, que l’on propage, etc. ». Nous devons sortir de cette vision-là ! Une culture qui rayonne, attire. Nul besoin pour elle de conquérir. La France doit mener une réflexion sur cette question, interroger son inconscient collectif et faire son autocritique. Cela n’empêchera pas la langue de vivre.

Aujourd’hui, en Afrique, des crises de basse intensité sont réactivées. Le djihadisme se développe. Quelles en sont les causes ?

Les causes sont multiples. Quand un espace est instable et vulnérable, en matière d’infrastructures, d’équipements, de santé, etc., tous les extrémismes y font leur lit. Ce n’est pas par hasard que Boko-Haram s’est implanté au nord du Nigeria, dans la partie la plus pauvre de ce pays, où l’éducation était la plus déficiente.

Les pays qui résistent le mieux au djihadisme sont ceux qui sont le mieux dotés, où l’État est présent, et où les groupes sociaux sont les moins vulnérables sur le plan alimentaire, éducatif, culturel, etc. Les problématiques sont liées. La problématique sécuritaire est importante, bien entendu, mais les questions liées au bien-être des populations le sont tout autant.

Mais l’Afrique a-t-elle les moyens de lutter contre les inégalités les plus criantes ?

Là encore, nous devons regarder les deux problématiques. Boko-Haram recule au Nigeria et au Cameroun. C’est une bonne chose, même si beaucoup reste à faire. Mais l’Afrique doit aussi repenser son rapport au monde.

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