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Grand entretien

Felwine Sarr estime que l’Afrique doit s’émanciper

Faut-il s’opposer pour exister, par un discours de réaction ? A-t-on atteint aujourd’hui ce degré de maturité qui permet d’expliquer cette vision que vous avez de l’Afrique ?

Nous devons sortir de la réaction et du face-à-face. Nous devons construire un discours créatif, créer un espace nouveau. La réinvention est la dimension qui m’intéresse le plus. La déconstruction n’est qu’une étape, après laquelle nous devons réinventer le monde. Et pour cela, nous devons être inventifs, imaginatifs et créatifs. Le continent possède un grand espace de redéploiement et il doit jouer un rôle significatif dans ce processus de réinvention du monde. Mais il ne pourra modifier son Histoire que s’il modifie ses imaginaires et les libère.

Durant ces 60 dernières années, l’Afrique n’a pas toujours su tirer les leçons des erreurs du passé. Est-elle condamnée à les répéter ?

Le BurkinaFaso a connu une révolution en 2014. La parenthèse Sankara a été significative dans sa prise de conscience de lui-même, comme « Pays des hommes intègres ». Je pense que ce pays a appris de son histoire politique. Il faut laisser le temps aux sociétés. Dans le cas du Burkina Faso, il a fallu presque trois décennies pour que des graines semées, relatives à la conscience politique, germent. Les sociétés peuvent apprendre de leur Histoire si on leur laisse le temps. Ce sont des processus qui excèdent la temporalité d’une vie humaine. Les sociétés prennent leur chemin dans un temps qui n’est pas le nôtre, mais qui est celui de leur histoire propre.

Mais, à l’heure du « village global », l’Afrique peut-elle se permettre cette singularité, être dans cette pensée que vous construisez ?

L’Afrique est dans le monde. Mais il faut surtout qu’elle sache ce qu’elle veut. Mimer à tout prix ou se réinventer et s’épanouir. Les modèles de société qui ont fonctionné et que l’on a proposés à tout le monde ont aussi leurs limites (la démocratie d’inspiration athénienne, l’économie néolibérale…). Les sociétés me semblent aujourd’hui chercher autre chose. Elles veulent imprimer un nouveau souffle au vivre-ensemble.

Pourquoi la question des migrations est-elle posée en problème ? Parce que nous sommes incapables de faire communauté avec des gens qui apparemment, ne nous ressemblent pas, mais qui pourtant sont nos semblables et appartiennent à la communauté humaine. L’Europe se referme alors qu’elle a besoin de l’inverse. Elle a besoin de s’ouvrir pour se rajeunir, se réinventer. Son économie, sa société, sa créativité a besoin de l’apport des migrants. C’est ce discours qu’il faut lui tenir au lieu d’activer ses peurs.

Kateb Yacine a dit que le français est un « butin de guerre ». Même si le monde a changé, la langue française fait-elle partie du bien commun franco-africain ?

Le continent doit réinvestir ses langues nationales. C’est très important d’un point de vue culturel et sociétal car il faut activer des ressources puissantes. Mais le français est aussi une langue africaine que les Africains doivent s’approprier, sans complexe ! Il est devenu une de leurs langues, même s’ils l’ont rencontrée dans des circonstances historiques difficiles. Aujourd’hui, cette langue couvre un espace géographique et culturel large. Nous ne devons négliger aucun outil. La langue est une arme miraculeuse.

Le français est devenu une langue internationale, l’une des premières, grâce à la démographie africaine. Elle n’appartient plus seulement à la France qui la partage avec d’autres qui en sont devenus les moteurs.

C’est en ce sens que le rapport à cette langue doit changer. Nous devons en faire un outil avec les autres langues africaines pour relever les défis auxquels nous sommes confrontés. Si je parle avec un Ivoirien ou un Nigérien, c’est en français.

Si je lis de la littérature russe, je la lis en français. Le français est devenu l’une de mes langues, j’en suis devenu copropriétaire et co-gestionnaire. Elle n’est plus un espace dans lequel on m’invite et où je suis confiné dans une position subalterne. C’est un lieu où je suis au centre et dont je détermine la dynamique.

Vous êtes l’incarnation de la relation de cet entre-deux entre l’Europe, la France et l’Afrique. Comment réinventer cette relation ? Car les démons du passé sont toujours là…

Oui, ils sont toujours là… La France n’a pas renoncé à son imaginaire impérial et colonial. Il n’est plus possible de demeurer dans ce rapport. Elle n’a pas encore décidé de changer ses rapports économiques et géopolitiques avec l’Afrique. La France continue d’intervenir militairement sur le continent parce qu’elle a besoin d’être une puissance moyenne, de maintenir son influence dans un pré carré. Ces dernières années, elle est intervenue plus d’une cinquantaine de fois sur le continent africain.

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