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Analyse et Opinion

Faut-il plus de services en Afrique ?

L’Afrique peut-elle axer sa création d’emplois et de richesses sur les différents secteurs des services, aux gains de productivité difficiles à conquérir ? Un rapport de la Cnuced semble répondre que oui. Survol des domaines concernés.

Si l’envolée démographique du continent africain s’est fortement ralentie cette dernière décennie, démentant les scénarios imaginés en Occident, il n’en reste pas moins que les dirigeants africains doivent déjà faire face à une demande d’emplois considérable. Elle sera de l’ordre d’une quinzaine de millions de nouveaux arrivants annuels sur le marché du travail, ces prochaines années. L’essentiel de cette aspiration sera urbain, tant l’exode rural est fort et qu’une grande partie des demandeurs d’emploi, s’ils sont aujourd’hui alphabétisés à plus de 80 %, ne disposeront que d’une technicité rudimentaire.

Les premières approches théoriques du problème ont visé avant tout les emplois industriels, sachant que les investissements étrangers sur le continent ont été, sont et resteront encore un temps long, au niveau du ridicule : autour de 50 milliards de dollars annuels pour toute l’Afrique depuis des décennies, à peine 4 % des IDE (Investissements directs étrangers) dans le monde. Dont en outre une très grande majorité dans les secteurs pétroliers et miniers. Pourtant, on sait aujourd’hui que l’artisanat local s’est mué progressivement en fournisseur d’emplois préindustriels, par le développement de PME.

Cela ne doit pas suffi re, à en juger par le titre (et le contenu) du dernier rapport de la Cnuced sur l’Afrique, Le développement économique en Afrique : libérer le potentiel du commerce et des services en Afrique pour la croissance et le développement. À cet égard, les économistes les plus orthodoxes sont assez réservés sur l’importance des services dans la croissance économique : « Les progrès de productivité n’y sont pas assez rapides », font-ils observer. En effet, l’essentiel de la formidable croissance économique de l’Occident depuis la fi n du XVIIIe siècle est dû aux gains de productivité dans l’agriculture, puis dans l’industrie.

Autant Adam Smith que Karl Marx négligeaient les emplois de services, peu ou pas créateurs de richesses à leurs yeux. Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, mais l’idée de base est restée que ces secteurs n’étaient pas « nobles » – sur le plan économique – et que, d’ailleurs, les fi nanciers et les commerciaux qui font la pluie et le beau temps dans les économies développées trahissaient et abîmaient de fait le capitalisme.

Des gisements d’emplois incontestables

La Cnuced reste pragmatique à cet égard : puisqu’il faut des emplois, cherchons les partout où ils peuvent exister… Et il est vrai que tous les secteurs des services, sans exception, mériteraient d’être développés en Afrique. Commençons par les banques : le continent est sous bancarisé et, contrairement à l’Occident où les banques envisagent des milliers de fermetures d’agences, il faudrait au contraire y développer considérablement les réseaux.

On sait que les banques étrangères ont été évincées ces dernières années par leurs homologues africaines, lesquelles ne peuvent évidemment avancer que lentement, faute de grands moyens, dans cet exercice de multiplication des agences. De même qu’il faudra du temps pour qu’émergent, dans toute l’Afrique, des Bourses de valeurs mobilières dignes du niveau des places sud-africaines… L’assurance est encore plus mal lotie sur le continent qui est quasiment vierge à cet égard : quelle proportion de propriétaires africains de véhicules automobiles a assuré son bien ? Et quelle est la proportion de propriétaires et locataires qui a pensé assurer son habitation ?

Le continent totalise à peine 1,5 % des cotisations mondiales d’assurance, toutes branches confondues ! Là aussi donc, il y a et du pain sur la planche, et des emplois à la pelle en perspective. Voyons maintenant le gros morceau des services, le commerce. En partant d’un exemple, la distribution à Dakar. Jadis, il s’agissait d’une ville de 1 million d’habitants avec trois grands marchés alimentaires : Kermel, Sandaga et Soumbedioune.

L’Afrique a besoin d’emplois de toute urgence et les services peuvent en apporter une partie notable, à moindres frais que l’industrie.

Des marchés traditionnels « au tablier » (du nom de l’étoffe sur laquelle s’entassent les marchandises) où s’approvisionnait la population de la capitale du Sénégal. Cela n’est plus envisageable aujourd’hui, la métropole compte 3 millions d’habitants répartis sur une étendue plus que doublée. Aussi, des grandes surfaces et supérettes sont venues s’ajouter à la distribution traditionnelle. Beaucoup d’investisseurs locaux, en sus des groupes français, CFAO, Casino et Auchan. Et, globalement, ces distributeurs considèrent l’Afrique comme leur nouvel eldorado.

Ils songent, entre autres, à des villes comme Lagos, Le Caire ou Kinshasa, ces monstres dont le nombre d’habitants s’est multiplié par nettement plus de deux en moins de 20 ans : leurs vieux marchés n’en peuvent plus tandis que leurs classes moyennes ont soif de distinction. Sans doute, la distribution sera le secteur des économies africaines qui dégagera le plus vite le plus d’emplois citadins à faible qualification. Les nouveaux acteurs n’entreront pas rapidement sur le marché et seront partout en compétition frontale avec la distribution traditionnelle, comme cela s’est passé en Occident.

La démographie africaine engendre des besoins auxquels les uns et les autres peuvent répondre sans se marcher sur les pieds. Tout juste peut-on envisager que les marchés ruraux souffriront sans doute de l’exode de leurs clients vers les villes voisines. 

Autre secteur important des services : le tourisme. Il fut un temps où celui-ci était vu comme déstabilisateur des populations. La presse panafricaine en a longtemps été l’écho. Tel n’est assurément plus le cas depuis que les Africains peuvent apprécier les retombées financières du tourisme : deuxième poste des recettes en Égypte et au Maroc, importance plus que croissante en Afrique australe, raison du miracle seychellois, etc. Et là encore, les réserves de croissance sont phénoménales : l’Afrique ne représentait que 3 % du tourisme mondial en 1980, elle n’en représente aujourd’hui qu’entre 5 % et 10 % au mieux. Certes, certains métiers touristiques réclament des compétences, qu’il s’agisse d’hôtellerie ou de restauration, voire d’organisation de circuits de découverte. Mais bien des « petites mains » du tourisme peuvent se passer de formation initiale longue et ce secteur est donc à même de procurer rapidement des emplois citadins.

Le tourisme a de l’avenir 

Avant dernier gros morceau : les services de santé. Les Africains se plaignent du niveau des leurs, à juste titre si on les compare avec ceux des pays développés. Ainsi compte-on moins d’un demi-médecin pour 1 000 habitants dans pratiquement tous les pays d’Afrique contre plus de trois en France. Alors qu’en outre, bien des médecins africains exercent ailleurs que dans leur pays d’origine : jusqu’à plus de 30 % au Maroc ! Tandis que les dispensaires où oeuvrent de simples infirmiers et infirmières, quand il ne s’agit pas d’aide-soignants, se sont multipliés ces dernières années en dépit du manque d’argent des États censés les soutenir. Pour peu que ces États commencent à engranger des recettes fiscales de manière plus régulière, alors là aussi des emplois devraient être créés en nombre : les services basiques en sont friands, notamment et en sus de la santé, l’éducation et l’entretien des infrastructures. 

Deux autres postes sont pourvoyeurs d’emplois en nombre, mais sont peu ouverts aux postulants non qualifiés : l’artisanat d’abord, très largement mis à contribution du développement africain et qui ne peut recruter qu’à condition de passer au stade pré-industriel. Son avenir est donc plus dépendant de celui du secteur secondaire que celui des services. Les professions libérales ensuite, encore moins ouvertes aux jeunes sans qualification ad hoc : professions libérales de santé, juristes, comptables… La demande africaine reste encore trop largement tributaire de l’étranger, d’autant que là aussi, bon nombre de diplômés vont exercer leur métier hors de leurs pays d’origine. 

On voit donc que l’idée de la Cnuced est a priori juste : l’Afrique a besoin d’emplois de toute urgence et les services peuvent en apporter une partie notable, à moindres frais que l’industrie. Encore faut-il éviter que ces emplois « faciles » n’attirent trop d’investissements locaux aux dépens d’une industrie bien plus génératrice de richesses : à terme, ce serait alors un processus à l’Occidental qui risquerait de se produire, celui d’une croissance faible et d’un chômage élevé…

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Written by Le Magazine de L'Afrique

Présent dans tout le continent, ce magazine traite de sujets qui sont au coeur de l’actualité africaine. Avec des articles de fond, des commentaires, des débats et des analyses, il présente un point de vue africain sur des sujets politiques, économiques, historiques, culturels etc ...

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