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Société

Enjeux et défis de l’enseignement supérieur

Comment former les jeunes Africains et leur offrir une possibilité d’insertion professionnelle ? À ce défi colossal, différents spécialistes ont formulé des réponses lors de la troisième édition des « Débats du Monde Afrique » tenue fin octobre à Dakar.

Dakar, Seydou Ka

D’environ 200 000 il y a une quarantaine d’années, les étudiants africains seraient 10 millions aujourd’hui, pour quelque 1 500 universités publiques et privées réparties sur l’ensemble du continent. Compte tenu de sa démographie, l’Afrique est confrontée à cette situation paradoxale où elle n’a pas suffisamment d’étudiants par rapport aux impératifs de développement, mais elle en a trop par rapport aux infrastructures destinées à les accueillir.

À cette équation s’ajoute le taux de chômage des jeunes diplômés du supérieur en Afrique, qui atteint 16 % dans les pays à faible revenu et 46 % dans les pays à revenu intermé­diaire. Et pourtant, les employeurs africains peinent à trouver les compétences, le bon profil dont ils ont besoin.

Pour le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne, professeur à l’université Columbia de New York, qui a dirigé, il y a quatre ans, la Concertation nationale sur l’avenir de l’enseignement supérieur, ce déséquilibre profond vient du fait que beaucoup d’étudiants se retrouvent dans les humanités ou dans les Sciences sociales « par défaut ». Il constate : « Nous avons hérité du pire de ce que pourrait être l’école coloniale, c’est-à-dire une école faite pour former des fonctionnaires. » Un modèle obsolète avec la crise de l’emploi bureaucratique.

Pour mieux décrire ce système « assez bizarre » hérité de la colonisation, le recteur de l’UCAD (Université Cheikh Anta Diop, de Dakar, Ibrahima Thioub, en capitaine habitué aux tempêtes, évoque « une autoroute sans bretelles de sortie », où toutes les voitures doivent rouler à une vitesse minimale, et où la seule façon d’en sortir est d’aller jusqu’au bout ou de se fracasser contre les parois de l’autoroute, de provoquer un accident et de se faire évacuer. Ce qu’on appelle, à l’université « des cartouchards ». L’UCAD, avec ses 80 000 étudiants, « la taille d’une ville moyenne du Sénégal dans un quartier de Dakar », est le condensé de ces dysfonctionnements.

Parmi les facteurs à l’origine de la panne du système, Ibrahima Thioub cite un certain « confort de la tradition » : la sélection-élimination, pour les enseignants, par exemple.

Promouvoir les STEM

De son côté, l’État préfère le confort de savoir la jeunesse dans des amphis et non dans la rue à manifester. Ce qui fait que ceux qui parviennent à aller au bout de l’« autoroute » (les ingénieurs, les docteurs d’université) sont « quasiment des savants » et, au bas de la pyramide, il y a une énorme base « composée uniquement de tâcherons et, entre les deux, il n’y a rien », note Ibrahima Thioub. La question est bien de savoir que faire de ces 60 % à 70 % de bacheliers qui éprouvent des difficultés à suivre les enseignements classiques, c’est-à-dire qui n’ont pas le niveau pour aller au bout de l’autoroute ?

Pour Ibrahima Thioub, la solution consisterait au « learning by doing » (apprendre en faisant), c’est-à-dire établir des passerelles entre l’université et l’entreprise. Cette connexion doit même s’étendre au niveau de la recherche. « L’université doit être un instrument de transformation de la société, mais en transformant la société, elle-même se transforme. C’est cette dialectique de transformation mutuelle que nous devons mettre en oeuvre pour réussir le défi de l’enseignement supérieur », explique-t-il.

La plupart des intervenants s’accordent aussi sur la nécessité de promouvoir les STEM (sciences, technologies, ingénierie et mathématiques), avec des formations courtes profession­nalisantes qui répondent aux demandes du marché – par exemple, l’Afrique a grandement besoin de compétences dans les énergies renouvelables, mais aussi d’ingénieurs, de développeurs et de « tech-preneurs ».

Sciences vs humanités

D’après Souleymane Bachir Diagne, l’orientation ferme et résolue vers les STEM ne signifie en rien la fin de l’enseignement des humanités. D’ailleurs, pourquoi priver d’humanités des étudiants prédestinés aux STEM, s’interroge le philosophe ?

Son université idéale ferait exister, dans un mariage harmonieux, les humanités d’un côté et les sciences de l’autre, où l’ingénieur, en plus d’être excellent dans son domaine, prendrait plaisir à lire La Nausée de Sartre. En effet, si les pays africains sont confrontés à un déséquilibre en faveur des humanités et des sciences sociales, les pays asiatiques, qui ont jusque-là mis l’accent sur les STEM, sont, eux, confrontés à un problème inverse. C’est pourquoi un pays comme la Corée du Sud envisage désormais d’aller vers les STEAM, en intégrant l’enseignement des Arts, les humanités donc.

L’autre solution consisterait à faire des langues africaines des vecteurs de l’enseignement des sciences. Cette « décolonisation des savoirs » est nécessaire, si l’Afrique ne veut pas être condamnée éternellement au mimétisme, tout en évitant le piège de la ghettoïsation, note l’économiste et romancier Felwine Sarr, qui a fondé et dirigé le département des Civilisations, religions, arts et communication de l’UGB (Université Gaston-Berger) de Saint-Louis.

Dans ce vaste laboratoire qu’est l’université africaine et face au déficit d’infrastructures pour accueillir le nombre croissant de bacheliers, les MOOC (cours en ligne sanctionnés par l’obtention d’un certificat) seraient-ils la solution ? Oui, estiment certains, à condition d’avoir les infrastructures de connectivité nécessaires.

En revanche, d’autres, comme Didier Acouetey, sont très sceptiques vis-à-vis de ces « robots du savoir ». Le président du cabinet Africsearch considère que les MOOC, et l’enseignement à distance de manière générale, ne sauraient se substituer à l’université.

Cependant, pour Felwine Sarr, la réflexion ne doit pas simplement se focaliser sur les infrastructures et les moyens, mais s’élargir sur les moyens de former cette jeunesse africaine, pour quel type de savoirs et pour quel type de société. La réforme des institutions doit aller « de pair » avec celle des savoirs, des connaissances, complète l’historien Achille Mbembé, enseignant à l’université Witwatersrand en Afrique du Sud.

Quel modèle universitaire pour l’Afrique ?

Cette interrogation nouvelle, qui s’impose à la fois aux sciences du vivant et aux sciences technologiques, est nécessaire, à son avis, pour éviter de fabriquer des « hommes unidimensionnels », pour reprendre la formule du philosophe Herbert Marcuse.

En effet, dans un monde où la spécialisation à outrance est devenue la règle, donnant ce qu’Achille Mbembé appelle des « nano-savoirs », qui ne tiennent pas compte de l’intégralité de l’humain, alors que le réel est complexe, il devient urgent d’articuler sciences exactes et humanités. L’autre enjeu, c’est quelle place pour l’Afrique dans la nouvelle reconfiguration géo-intellectuelle du monde?

Autrement dit, quel modèle universitaire pour le continent ? Faut-il privilégier les grands centres universitaires dans lesquels on mettrait l’essentiel des ressources ? L’éducation universitaire doit-elle obéir à la logique du marché (c’est-à-dire être un produit qui s’achète et se vend) ou rester un bien public, commun, accessible à tous ? Autant de questions qui restent en suspens.

Pour Achille Mbembé, aucun doute, « l’âge de l’université nationale est derrière nous ». Il préconise des universités régionales. « Ce qu’il faut, c’est maintenir une dynamique de compétition, d’émulation et d’échanges entre universités publiques, comme privées, d’ailleurs. Nous n’en sortirons pas si nous ne devenons pas des lieux qui attirent », ajoute Ibrahima Thioub. Cette mobilité, ce « nomadisme intellectuel », pour reprendre l’expression de Souleymane Bachir Diagne, est une vieille tradition en Afrique. Cet « Erasmus africain » que certains appellent de leurs voeux pourrait s’appeler Ahmed-Baba, du nom de ce célèbre savant et homme de lettres africain qui a vécu entre le XVIe et le XVIIe siècle à Tombouctou.

Pour autant, avec un système qui produit 60 % de diplômés chômeurs, la finalité des finalités, qui sous-tend toute la réflexion, est celle de l’emploi. Une question urgente, tant l’impatience de la jeunesse africaine est grande. « On nous dit que l’université classique n’est plus la voie, qu’il faut opter pour les business-school et ensuite l’auto-entrepreneuriat, mais là aussi, tout le monde ne parvient pas à trouver un financement », lance une jeune étudiante, désabusée, à l’aréopage d’intellectuels et d’experts présents dans la salle du Grand Théâtre de Dakar où se déroulaient les débats. Une manière de leur dire que « les beaux discours, c’est bien, mais rien ne change dans nos amphis ». 

ENCADRE

Souleymane Bachir Diagne

Professeur de langue française à la Columbia University

Quelles réflexions vous inspire la rencontre de Dakar ?

Je suis ravi de voir dans ces débats une sorte de prolongement des discussions que nous avions eues lorsque le président Macky Sall m’avait confié la responsabilité de piloter la Concertation nationale sur l’avenir de l’enseignement supérieur au Sénégal. Nous retrouvons des thématiques sur lesquelles nous avions discuté, élargies à une dimension que nous avions évoquée mais que ne nous n’avions pas explorée jusqu’au bout, qui est la dimension panafricaine et la carte universitaire à construire.

Que cette discussion ait eu lieu chez nous, voilà qui tombait très bien trois ans après la concertation et au moment où nous sommes en train, tout doucement, avec beaucoup de pragmatisme, de mettre en oeuvre les réformes préconisées.

Justement, quel bilan tirez-vous de cette réforme ?

Les difficultés ne pouvaient pas manquer, mais une direction a été prise, c’était le plus important ! L’une des conclusions sur laquelle j’avais insisté en remettant mon rapport au Président, c’était de dire qu’il ne fallait pas se tromper, il n’est pas possible d’avoir un nombre fini de réformes, en disant que si nous réformons de A à Z, nous avons fini avec le système. L’un des éléments de conclusion c’était de dire que le système doit être lui-même dans un état permanent d’évaluation, c’est-à-dire, au fond, une réforme continue et le système lui-même doit toujours s’interroger sur la direction qu’il est en train de prendre, le point où il se trouve et ce qui va lui permettre d’aller de l’avant. Si on adopte cette culture de l’évaluation permanente, on aura emprunté la bonne direction.

Comment passer outre les résistances ?

Aujourd’hui, tout le monde, enseignants comme étudiants, s’approprie la philosophie sous-jacente aux réformes proposées. Je suis heureux de constater, avec les débats que nous avons eus, que tout le monde s’accorde à penser que la direction ferme dans laquelle nous devons aller, c’est un accent résolu sur les STEM. Ce qui ne veut pas d’ailleurs dire qu’on abandonne les humanités. L’autre direction, que nous avions préconisée et qui revient sur la table durant ce forum, c’est de prendre le meilleur parti possible des nouvelles technologies, c’est-à-dire l’enseignement à distance.

 

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Written by Le Magazine de L'Afrique

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