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African Banker

Dossier Monétique & technologies

Les nouvelles technologies viennent bousculer les métiers de la banque. À nouveaux acteurs et nouveaux services, correspondent des risques et des opportunités de développement. Qui remettent le client au centre du jeu.

Dossier réalisé par Estelle Brack

Ces dernières années, de nouveaux acteurs sont apparus sur les marchés des banques. Les non-banques ont fait leur apparition dans les paiements de particuliers, prenant une position aujourd’hui dominante dans le paiement entre particuliers et des facturiers (Telcos et OTC).

Des acteurs historiques chamboulés

En outre, les banques sont menacées sur leurs segments stratégiques : les acteurs non-bancaires captent des flux de paiement de masse et gouverne- mentaux (versement de salaires, pensions, bourses, collecte de taxes, impôts ou primes, etc.) s’intéressent aux entreprises et cherchent à étendre leurs produits (épargne, crédit numérique).

Les Fintechs deviennent intermédiaires dans le e-commerce local (Jumia, Afrimarket, Niokobok, AfricaShop, etc.) et via des plate- formes et agrégateurs de paiement (in Touch avec Total au Sénégal).

Les Fintechs sont un nouveau type d’opérateurs financiers ou du domaine des télé- communications. Ils s’appuient par exemple sur les réseaux des opérateurs télécoms pour fournir des services à leurs abonnés au travers d’applications (smartphones) et de sites internet (ordinateur).

Ces opérateurs Over-Th e- Top (OTT) utilisent les infrastructures et les services téléphonie, SMS, accès IP fournis par les réseaux des opérateurs mobiles sans avoir aucun accord avec ces derniers. La capacité des réseaux télécoms à véhiculer des paquets de données de plus en plus importants a permis d’évoluer du Radiocom analogique (ayant représenté la première génération – 1G) au Global System for Mobile Communication – GSM (deuxième génération – 2G), puis l’Universal Mobile Telecommunications System – UMTS (troisième génération – 3G) et enfin le Long Term Evolution – LTE (4G).

Le GSM permet de véhiculer la voix, le WAP, le Fax (ou les fonctions d’un modem filaire classique), les SMS et MMS, les renvois d’appels ou la présentation du numéro ainsi que les services de localisation, d’information à la demande (météo, horoscope) et de banque (consultation de compte, recharges de compte prépayées), avec un débit de 9,05 kbit par seconde.

L’UMTS (et ses différentes évolutions ensuite sous la terminologie High Speed Packet Access – HSPA) a véritablement rendu possible l’échange de données – aux côtés de la voix – sous l’appellation 3G, avec un débit compris entre 144 kbit/s et 1,9 Mbit/s. Le système HSPA (entre 3,6 Mbit/s et 14,4 Mbit/s) a ensuite évolué vers LTE, la quatrième génération 4G (à partir de 40 Mbit/s jusqu’à 1 Gbit/s).

Les opérateurs Viber, Skype, Whatsapp ou Facebook, en particulier, ont profité de ce bond technologique rapide pour développer des offres de communication gratuites et disruptives : alors que la téléphonie fixe ou mobile traditionnelle cherchait à assurer la stabilité d’une communication téléphonique une fois engagée (et donc que la communication ne soit coupée que lorsque l’un des interlocuteurs le décide), les inventeurs de Skype ont utilisé la technologie VoIP (Voice over IP) permettant le transport de la voix sur un réseau de données (IP).

Devant la possibilité de l’instabilité du réseau de données, ils sont partis du principe que le système permettant de mettre en contact gratuitement par la voix et l’image des personnes aux deux extrémités de la planète pouvait se permettre ce « détail » : il est extrêmement simple de réémettre l’appel. Whatsapp permet de téléphoner gratuitement à condition de disposer d’un accès internet sur son mobile. En supprimant la nécessité d’un forfait téléphonique, l’application est massivement utilisée dans le monde, et en particulier dans les pays émergents.

La coupure de Whatsapp au Brésil le 17 décembre 2015 (exigée par un juge du tribunal de Sao Paulo devant le refus de Whatsapp de le laisser accéder à des données personnelles d’utilisateurs) a ainsi provoqué une rébellion numérique.

Vu par les internautes comme une « entrave à l’Internet libre », le blocage du service a duré 48 heures avant d’être rétabli par un autre juge qui ne souhaitait pas pénaliser plus de 20 millions d’utilisateurs dans le pays. Le service au Brésil ne subit pas uniquement des pressions de la part de la justice brésilienne.

Les opérateurs téléphoniques accusent Whatsapp de concurrence déloyale : ils dénoncent la baisse de leurs abonnés et déplorent un important manque à gagner. C’est une tendance mondiale qui part d’un constat basique du point de vue de l’utilisateur : pourquoi payer lorsque l’on peut téléphoner gratuitement (avec la vidéo) ? C’est également ce que propose Apple entre tous ses appareils au travers de Facetime.

Le client au centre des préoccupations

La révolution Fintech marque une évolu­tion majeure qu’expérimente la banque de détail en Afrique dans le cadre des grands bouleversements de ces dernières années, résumée par Sébastien Bazin, PDG d’Acco­rHotels : « Pendant 50 ans, j’ai pensé produit, j’ai pensé marque. Alors que, dans les années qui viennent, je ne peux penser que client ».

L’arrivée de ces nouveaux acteurs est vue réellement comme une menace par les acteurs traditionnels. Il semble plus juste de considé­rer la complémentarité dont ont besoin tous ces acteurs. Les banques sont susceptibles de jouer encore longtemps ce rôle de coffre-fort de confiance final dans lequel est conservée la monnaie, les autres acteurs créant un niveau d’intermédiation supplémentaire entre la banque et l’individu.

Pour Jean-Noël Georges, directeur des études du cabinet Frost & Sulli­van, « il faut que le moyen d’échange suscite la confiance de l’utilisateur. Aujourd’hui, il n’y a plus de frontière entre les mondes physique et digital. Le paiement est le moment critique lors d’un achat, il faut donc qu’il soit le plus fluide possible, ce que permet le sans contact. Le cloud a, lui, permis de baisser les coûts sur les transactions. Il ne semble pas opportun de tout entrer dans le téléphone mais de voir ce qui peut être fait autour ». La course aux moyens de paiements globaux, simplifiés et peu chers est bien ouverte.

La riposte des acteurs traditionnels

Quand les banques deviennent des opérateurs virtuels (MVNO), sans infrastructure radio GSM ni de bande de fréquence attribuée mais en utilisant en location les réseaux d’autres opérateurs, les opérateurs achètent des réseaux bancaires, comme Orange l’a annoncé début 2016.

L’opérateur français, très présent en Afrique, finalise le rachat de 65 % du capital de Groupama Banque. Orange Digital Ventures a pris une participation (aux côtés de Xange et d’investisseurs privés) dans KissKissBankBank Technologies, le leader français du financement participatif. Cette dernière propose trois plateformes en ligne répondant à un besoin de financement. «KissKissBankBank permet de financer des projets d’artistes ou de jeunes créateurs en échange de contreparties non financières. Hellomerci est l’acteur de référence du prêt solidaire participatif entre particuliers. Enfin, Lendopolis est la plateforme de prêts aux entreprises par des particuliers ou des sociétés, rémunérés par des intérêts de 5 % à 12 % par an. Dans un marché du crowdfunding en pleine expansion partout en Europe, KissKissBank- Bank propose une solution efficace aux besoins de financement des particuliers ou entreprises en se basant sur l’intelligence collective et la solidarité émanant du web ».

Le récent rachat de la cagnotte française Leetchi par le groupe Crédit Mutuel en septembre 2015 démontre qu’il y a une certaine complémentarité entre les start-up et les grands groupes : les start-up ont besoin à un certain moment de grands groupes, et les grands groupes ont aussi besoin des start-up.

Cette collaboration apparaît d’intérêt pour la start-up qui a besoin des ressources d’un groupe bancaire, et en particulier de ses connaissances et de son expertise métier qu’une jeune pousse de cinq ou six ans d’existence n’a pas encore développées.

Et inversement, le groupe bancaire recrute des compétences, une façon de fonctionner agile, un chiffre d’affaires. Pour Céline Lazorthes, fondatrice de Leetchi, « le numérique est preuve d’opportunités. La création de Leetchi ne s’est pas faite en opposition des banques. Elle s’est plutôt faite par-dessus. C’est un service de cagnotte en ligne qui n’existait pas. Et en fait, ce sont de nouveaux emplois créés et pas des emplois détruits ».

Le Ghana a mis en place un système cartes de paiement interbancaire qui fonctionne avec 31 banques, alors que 14 seulement sont sur le réseau Visa. Le système utilise des cartes biométriques.

Archie Hesse, directeur général du système monétique du Ghana, remarque qu’il y circule « encore beaucoup d’espèces ». Selon lui, « il faut changer de stratégie pour les systèmes de paiement. Pour résoudre les problèmes d’accessibilité et d’utilisation, nous avons créé cette année un portail générique pour accéder à la banque et ouvrir un compte. On a créé aussi du branchless banking dans les régions rurales. Les obligations en matière de KYC (Know Your Customer) sont une raison importante qui limite la bancarisation : on utilise la biométrie avec un système qui permet l’enrôlement en cinq minutes en prenant les empreintes digitales ».

Afin de développer un maillage fin du réseau, l’entreprise a « mis en oeuvre un plan de départ à la retraite des plus âgés (la moyenne d’âge est de 53 ans), qui repartent dans leur village en étant point de contact local de la Poste, avec service de transfert d’argent, indique Isaac Gnamba, directeur général adjoint de La Poste ivoirienne. Douze cybercentres sont en outre opérationnels aujourd’hui dans les bureaux de Poste, 5 000 le seront à terme ».

Du Sud vers le Nord… vers le Sud

Afin de réduire les délais de traitement et pouvoir fonctionner en mode start-up, la Banque populaire marocaine a créé une entité monétique distincte, et ouvert ses services aux autres banques du Maroc et d’Afrique subsaharienne.

Pour son directeur, Anas Drihany, cette solution a l’avantage d’être « multi-banques et multi-régions, avec un seul catalogue de services monétiques time to market, un seul développe- ment et une seule mise en production. Un seul process, un seul back-office central, avec un back-office léger dans les filiales pour gérer les réclamations. Le délai pour le lancement d’un nouveau produit est ainsi passé de 4-6 mois à un mois ».

Une passerelle a été ouverte avec le GIM-Uemoa (Groupement interbancaire monétique) et est en cours avec la Cemac. Sébastien Burlet, fondateur de Lemon Way, avait, dans les années 2000 déjà, proposé des services de paiement mobile en Afrique, à Madagascar et au Mali en particulier, adopté par des banques comme la filiale d’Attijariwafa au Mali.

Fort de cette expérience, il s’est ensuite intéressé au marché européen… avant de s’intéresser à l’Afrique à nouveau sous la marque Lemon Way, avec la nomination, début mars, de Stéphane Drai au poste de directeur général de Lemon Way Africa, filiale africaine de la société, avec pour objectif affiché d’accélérer son développement en Afrique.

Pour Damien Guermonprez, président de Lemon Way, « pour chacun des différents métiers de la banque, les FinTech essaient de se glisser dans la chaîne de valeur pour se positionner le plus près possible du client afin de capter une partie de la valeur. Nous avions déjà connu une vague d’intermédiation avec les courtiers en crédit depuis une vingtaine d’années. Résultat, les plateformes bancaires se sont consolidées pour traiter davantage de volume et compenser ainsi la rémunération accordée aux courtiers. Ici, nous sommes dans un process d’intermédiation assez identique avec l’ajout d’acteurs nouveaux qui apportent de vrais avantages aux clients sans coût supplémentaire. Ce sont les banques qui risquent de voir leur marge se réduire en pourcentage mais pas en montant car elles vont poursuivre leur mouvement de concentration. Dans le paiement, de nouveaux acteurs apparaissent chaque fois qu’une innovation majeure est lancée. Ainsi, l’e-commerce a vu naître, au début des années 2000, de nouveaux acteurs qui traitent toujours leurs flux 15 ans plus tard. Avec le boom du financement participatif et des cagnottes en ligne, de nouveaux acteurs comme Lemon Way sont arrivés pour gérer leurs « wallets », une offre qui n’avait pas été développée par les acteurs historiques. »

Interopérabilité

Lors du Mobile World Congress de février 2016 à Barcelone, la plateforme de vire­ment international HomeSend (une coentreprise associant MasterCard, eServGlobal et BICS) a présenté une nouvelle étape de son partenariat avec Vodafone en ouvrant en 2016 cinq nouveaux pays à la liste de ceux bénéficiant du paiement mobile M-Pesa de pays à pays en temps réel : le Congo, le Ghana, le Lesotho, le Mozambique et l’Albanie.

Ces pays rejoindront alors le Kenya, la Tanzanie et la Roumanie. Lancé en mars 2007 par Safaricom au Kenya, le paiement mobile M-Pesa s’est largement développé depuis, avec 24,6 millions d’utilisateurs sur 11 marchés au 31 décembre 2015.

Il existe beaucoup d’initiatives dans les différents pays, mais aussi des difficultés pour la conversion de monnaies entre les pays de la région. Tel est le cas, par exemple, pour les jeunes partis étudier dans un autre pays que celui de leurs parents, dans une autre zone monétaire.

Le Ghana a dans ce cadre ouvert des discussions avec le GIM-Uemoa pour faire en sorte que les cartes bancaires du switch du Ghana soient utilisables dans la zone, et inversement. En Côte d’Ivoire, La Poste a développé une application sur smartphone interopérable tous portefeuilles de monnaie électronique, en concertation avec le switch monétique.

Pour Thierno Seck, directeur de Sefima Advisory Services, « l’ouverture des marchés bancaires est une dynamique irréversible à intégrer (plutôt qu’à essayer de contrer) par les banques africaines. Les stratégies de partenariat seront, dans ce contexte, incontournables, voire clés, pour réussir à améliorer et mieux positionner les offres des banques. Le marché des paiements et des services financiers est loin d’être saturé en Afrique.

L’avènement et le développement de ces nouveaux acteurs sont pris au sérieux par les auto­rités. Ainsi, en février 2016, le Conseil de stabilité financière (FSB), l’organe chargé de détecter les grandes menaces sur la stabilité financière mondiale et de préconiser des réformes, a annoncé enquêter sur les risques systémiques liés aux Fintechs.

Il a pour objectif de présenter une feuille de route au G20 en avril. Pour cette instance, présidée par Mark Carney, le gouverneur de la Banque d’Angleterre, « un certain nombre d’innovations technologiques, avec des conséquences potentiellement transforma­trices pour le système financier, ses intermédiaires et ses utilisateurs, sont dorénavant l’objet d’une attention particulière ». C’est la première approche mondiale du sujet.

Stabilité financière

En Afrique, le secteur des Fintechs s’est d’abord saisi du domaine du transfert de fonds. Les acteurs historiques du transfert d’argent Nord Sud ont été concurrencés par les banques à partir de 2008, notamment sous l’impulsion de la Banque européenne d’investissement (et de sa Facilité euro-méditerranéenne d’investissement et de partenariat) et de Charles Milhaud, alors président des Caisses d’épargne françaises, méditerranéen convaincu.

Puis les Fintechs sont entrées massi­vement sur le marché. Si l’innovation a pu mettre du temps à se traduire par de nouvelles offres plus agiles, le développement des nouvelles techno­logies et l’assouplissement de la réglementation européenne ont eu un effet accélérateur pour les Fintechs et le transfert d’argent est devenu un de leurs terrains de jeu privilégié.

Pour concurrencer les banques, les nouveaux entrants ont mis l’accent sur des délais réduits de transfert (une journée) et des barèmes simples (les banques annoncent deux jours de délai). Fort de leur avantage, dû à la taille de leurs bases clients, la densité de leur réseau (domestique, filiales en réception, correspondants étrangers), les banques ont répondu et alors développé des briques pour réaliser ces transactions.

Pour le cas des françaises, BNP Paribas a noué un partenariat fort avec Orange, BPCE a lancé S-money, la Société Générale a lancé une offre de transfert domestique au Sénégal. Un retour en arrière n’est plus possible. L’adoption de la monnaie électronique a de multiples avantages pour l’utilisateur.

L’un des principaux tient à la sécurité : pour David Bounie, professeur d’économie à Télécom ParisTech, « le paiement électronique est donc déjà plus sécurisé que le papier et les nouveaux moyens de paiement vont encore accentuer ce phénomène. Un piratage est toujours théoriquement possible, mais, dans les faits, on voit bien que les fraudes demeurent infinitésimales et d’ailleurs plutôt liées à des erreurs humaines comme celle d’un utilisateur qui communique par mégarde son code secret. »

Après la vague des pure players qui ont trans­formé la banque de détail, voici celle des mobiles natives : le Mobile World Congress de Barcelone rassemble maintenant des entreprises au-delà des opérateurs télécoms et fabricants de smartphones.

Des constructeurs automobiles aux acteurs de la domotique ou du paiement, tous n’avaient qu’une question : comment intégrer le mobile dans leur stratégie.

Pour Thierno Seck, directeur de Sefima Advisory Services, « l’ouverture des marchés bancaires est une dynamique irréversible à intégrer (plutôt qu’à essayer de contrer) par les banques africaines. Les stratégies de partenariat seront, dans ce contexte, incontournables, voire clés, pour réussir à améliorer et mieux positionner les offres des banques. Le marché des paiements et des services financiers est loin d’être saturé en Afrique. Des partenariats structurants avec les non-banques vont forcément se dessiner et les acteurs qui auront anticipé cette dynamique seront les futurs champions. Mais il faudra être armé pour affronter ce nouvel environnement de « coopétition » (réglementation, vision et déclinai­son stratégiques, outils de fidélisation, partenariats gagnant-gagnant) ».

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Written by African Banker

C'est le seul magazine dédié au secteur bancaire et financier en Afrique. Deux éditions en français et en anglais couvrent la totalité du continent. African Banker est un réel outil de travail pour tout les acteurs de ce secteur. Le monde bancaire et financier connaît une croissance et une concurrence de plus en plus fortes et joue un rôle essentiel dans le développement économique de l’Afrique.

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