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African Business

Dossier Mauritanie: Nouveau carrefour du Sahel

Terre de brassage et d’échanges, pays charnière, la Mauritanie revendique, aujourd’hui, un million d’opportunités d’investissements ! Les divisions politiques et sociales risquent, toutefois, de plomber son envol.

Dossier réalisé par Christine Holzbauer, envoyée spéciale

La Mauritanie est peuplée d’environ 4 millions d’habitants pour une superficie de plus de 1 million km2. Autant dire une immensité de sable, quasiment vide, hormis quelques grandes agglomérations dont la capitale Nouakchott, où se concentre un tiers de la population, ainsi que les régions du Sud, le long du fleuve Sénégal, le grenier du pays. « Visiter la Mauritanie est un véritable challenge. Le pays est l’un des endroits les moins fréquentés au monde. Essentiellement désertique, pauvre et politiquement imprévisible », peut-on lire dans un guide touristique. Jadis, le foyer d’une civilisation et d’une culture rayonnantes qui ont forgé sa réputation de « pays du million de poètes », cette « terre des hommes » a été l’une des premières victimes collatérales d’AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique).

Depuis l’arrêt du rallye Paris-Dakar en 2005, le pays des Maures, mais aussi des Peuls et des Soninkés, paie le prix fort de sa géographie et, plus particulièrement, sa proximité avec le Mali. C’est le côté face de la Mauritanie : celle des bivouacs dans le désert, des cités historiques avec leurs manuscrits, des parcs naturels classés au patrimoine de l’humanité, du folklore bigarré, de l’artisanat ancestral, mais qui renvoie aujourd’hui une image d’insécurité dont les autorités veulent se débarrasser à tout prix en montrant qu’elles prennent très au sérieux la menace terroriste.

Lutter contre l’insécurité

Ancien général de l’armée, ex-chef d’état-major particulier du président Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi qu’il a renversé en 2008 avant de se faire élire en 2009, puis réélire en 2014, le président Mohamed Ould Abdel Aziz ne badine pas avec la sécurité. Interrogé en mai dernier sur les risques d’éventuelles attaques djihadistes perpétrés sur le territoire mauritanien, il a confié que, depuis 2008, les forces armées ont complètement été restructurées « pour les adapter au contexte actuel du terrorisme qui est très changeant ». Quant aux poches terroristes et à leurs bases logistiques au nord du pays, « elles ont été nettoyées » et les membres d’AQMI « arrêtés, mis en prison et condamnés à mort », affirme-t-il. Le pouvoir n’a pas hésité à incarcérer « quelques dizaines de salafistes ». Et, pour mieux sécuriser les frontières terrestres « une zone militaire interdite d’accès » a été créée ainsi que « 36 points d’accès au territoire » permettant de suivre les mouvements des groupes armés, des migrants et d’éventuels trafiquants. Des efforts qui n’ont pas encore permis de sortir le pays de la zone rouge décrétée par le Quai d’Orsay – dissuadant ainsi des milliers de voyageurs de visiter la Mauritanie – mais qui ont commencé à porter leur fruit, puisque la menace terroriste a été éloignée et que la Mauritanie n’a « plus subi d’attaques depuis trois ans ». Pour accompagner ce processus, le chef de l’État veut continuer à privilégier l’échange d’informations sécuritaires, notamment avec les pays voisins dans le cadre du « G5 Sahel », une structure de coopération institutionnelle en matière de développement et de sécurité permettant de mutualiser les moyens et de répondre aux besoins des populations. Nouakchott continue de s’équiper « pour sécuriser ses frontières maritimes, surveiller les migrants, les trafics et, éventuellement, les pirates », grâce à deux patrouilleurs achetés récemment à la Chine et qui sont déployés à Nouadhibou.

Vision stratégique

Avec sa position géostratégique entre le Nord et le Sud, sa stabilité politique, ses énormes potentialités, ses infrastructures de soutien à la croissance et ses réformes structurelles dans le domaine du climat des affaires, « la Mauritanie doit désormais constituer une destination privilégiée des investisseurs », estime le ministre de l’Économie et des finances, El Moctar Ould Djay. Depuis 2008, fait-il valoir, le pays s’est transformé dans tous les domaines. Sur le plan politique, la Mauritanie dispose d’une Constitution consacrant les libertés fondamentales, le multipartisme intégral, la séparation des pouvoirs, la protection de la propriété et des investissements et s’affirme, aujourd’hui, comme un pôle de stabilité et de sécurité dans le Sahel. Sur le plan économique, les réformes engagées ont permis de consolider le cadre macroéconomique global, d’améliorer les grands équilibres budgétaires et de contenir l’inflation. Le PIB affichait une hausse moyenne de 5 % jusqu’en 2014, lorsque la chute drastique du prix du minerai de fer, le principal produit d’exportation avec la pêche, lui a fait perdre plusieurs points de croissance. Les produits mauritaniens bénéficient d’un accès libre aux marchés européens et américains et de traitements préférentiels sur d’autres marchés régionaux.

Désormais, la Mauritanie se présente comme « un pays d’un million d’opportunités d’investissements ! » Et ce d’autant plus qu’elle finalise un « plan stratégique de développement à l’horizon 2030 » qui prend en considération l’ensemble des défis auxquels elle est confrontée pour rompre définitivement avec les erreurs du passé : diversification de l’économie, valorisa­tion et gestion durable des ressources, croissance et création d’emplois ; et, surtout, promotion d’un secteur privé dynamique devant servir de moteur pour renouer avec une croissance inclu­sive et distributive de richesse. Avec une popu­lation plutôt jeune (51 % des Mauritaniens ont moins de 19 ans), un taux de croissance démo­graphique de 2,5 % par an et une espérance de vie de 63 ans, la Mauritanie peut s’enorgueillir d’être le pays africain le plus égalitaire quant à l’échelle des revenus, selon le rapport de la Banque mondiale sur la répartition des reve­nus dans le monde publié début octobre. Son coefficient de Gini ressort à 0,31 (contre 0,451 pour l’Afrique et 0,38 de moyenne mondiale) et avec un PIB/habitant estimé à 1 260 dollars, elle est « le meilleur élève en Afrique pour l’égalité des revenus » sur 23 pays africains, légèrement devant d’autres pays comme l’Éthiopie (coeffi­cient de Gini de 0,33), la Guinée (0,34), le Niger (0,35), la Sierra Leone (0,36), le Burkina Faso (0,37) et l’île Maurice (0,38).

Dialogue national

Après environ deux ans de négociations entre pouvoir et opposition, un nouveau dialogue national s’est ouvert à Nouakchott en septembre. Il a permis de réunir environ 450 personnalités politiques et de la société civile pour discuter d’une réforme constitu­tionnelle concernant la suppression du Sénat, qui doit être remplacé par des conseils régio­naux élus, et la création d’un poste de vice-président. Une partie importante de l’oppo­sition a refusé de participer à ces débats, car elle accuse le président Ould Abdel Aziz de vouloir modifier le texte fondamental pour4 se présenter à un troisième mandat. Le FNDU et le RFD d’Ahmed Ould Daddah ont, notam­ment, décidé de boycotter le dialogue. « Nous n’avons pas de regret. Le pouvoir a un agenda caché », explique Kadiata Malick Diallo, vice-présidente de l’UFP, membre de la coalition FNDU. Une déclaration du porte-parole du gouvernement, Mohamed Lemine Ould Cheikh, affirmant que « la question du mandat présidentiel était bien à l’ordre du jour » du dialogue, a mis le feu aux poudres au sein de l’opposition.

L’Alliance populaire progressiste (APP), l’un des principaux partis d’opposition mauritaniens engagés dans un dialogue avec le pouvoir, a aussitôt réagi, suspendant sa participation « dans l’attente de clarifications du gouvernement ». À l’ouverture du dialogue, le chef de l’État mauritanien avait promis de mettre en application toutes les conclusions, annonçant que les amendements constitu­tionnels suggérés par les participants seraient soumis à référendum.

Considéré comme un proche du pouvoir, l’avocat mauritanien exerçant au Canada, Takioullah Eidda, a rappelé les règles prévues par la Constitution : « Aucune procédure de révi­sion de la Constitution ne peut être engagée si elle met en cause l’existence de l’État ou porte atteinte à l’intégrité du territoire, à la forme républicaine des institutions, au caractère pluraliste de la démocratie mauritanienne ou au principe de l’alternance démocratique au pouvoir et à son corollaire, le principe selon lequel le mandat du président de la République est de cinq ans, renouvelable une seule fois, comme prévu aux articles 26 et 28 ci-dessus », écrit-il. Malgré la clarté de cette disposition de verrouillage et le consensus juridique autour d’elle, puisque la Constitution a été adoptée par référendum en juin 2015, il craint que des ministres et des hauts fonctionnaires ne déclarent, ici et là, que le Président a droit à l’exercice d’un troisième mandat. « Faut-il le rappeler, ces actes d’inci­tation à l’atteinte aux dispositions intangibles de la Constitution sont punis par la peine de travaux forcés », poursuit-il, regrettant qu’en Mauritanie, « la violation de la loi est devenue la règle et son respect est plutôt l’exception ».

Pesanteurs tribales

Le président Ould Abdel Aziz semble garanti, pour l’instant, d’un large soutien grâce au système d’allégeance tribale qui prévaut en Mauritanie au-delà des clivages politiques. Un opposant semble, toutefois, lui poser problème : Birame ould Dah ould Abeïd. Le président de l’Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA), une association de défense des droits de l’homme qui lutte contre l’esclavagisme des populations noires, ne rate pas une occasion de le critiquer. Lors d’une récente tournée en dehors du pays, il a déclaré qu’il serait candidat en 2019, faisant de lui le principal opposant. Le Département d’État américain a accueilli le président de l’IRA, qui a reçu des mains du secrétaire général des Nations unies de hautes distinctions, dans la plus grande solennité. Tous les ambassa­deurs occidentaux accrédités à Nouakchott rendent visite, régulièrement, à Birame chez lui et ne s’en cachent pas ; tout comme les missions officielles de leur gouvernement de passage en Mauritanie. Devenus la bête noire du régime, les militants de l’IRA ont intensifié leurs protestations. En octobre, ils étaient plusieurs dizaines à avoir été empêchés de manifester, selon Brahim Ould Bilal, vice-président de l’IRA : « Les forces de l’ordre ont empêché la marche » qui s’est finalement transformée en un sit-in de soutien aux 13 militants de l’IRA arrêtés en juin. Condamnés à des peines allant de trois à 15 années de prison pour l’organisation de violences anti-policières lors du démantè­lement d’un bidonville de Nouakchott, les treize détenus ont été déplacés de la prison de Nouakchott à celle de Zouerat, à plus de 700 kilomètres de la capitale. Ils continuent, tous, de clamer leur innocence.

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Written by Christine Holzbauer

Christine Holzbauer travaille comme journaliste en Afrique pour les éditions en français de New African, African Business et African Banker depuis 2012. Auparavant, elle était correspondante régionale pour «L'Express », « La Croix » et « La Tribune », d’abord basée au Mali puis au Sénégal. Elle est diplômée de Sciences Po. Paris, a obtenu un DESS de la Sorbonne et fait ses études de doctorat à American University (Washington, D.C.) en relations internationales, développement et communication internationale.

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