Close
Avez-vous trouvé cet article intéressant?

Art et Culture

De Dakar au Havre, une mémoire partagée

À l’occasion de ses 500 ans, la ville du Havre a décidé de mettre à l’honneur sa mémoire partagée avec l’Afrique et, singulièrement, le Sénégal. Par une exposition présentée au Musée d’histoire naturelle jusqu’au 31 décembre.

Par Christine Holzbauer

En plus d’un patrimoine archi­tectural unique en son genre à cause des destructions de la Deuxième Guerre mondiale, Le Havre symbolise aujourd’hui le renouveau politique en France. Fief de l’actuel Premier ministre Édouard Phi­lippe, élu maire du Havre en 2010 avant d’être appelé à Matignon par le pré­sident Macron, la municipalité compte dans ses murs une forte communauté sénégalaise, riche d’environ 10 000 per­sonnes.

À l’occasion du 500e anniversaire de la ville, le Muséum d’histoire naturelle du Havre a décidé de rendre hommage à cette communauté qui a tant contri­bué, dans les années 1960, à produire les véhicules haut de gamme de Renault à Sandouville, où la majorité de ces Africains étaient employés. Du coup, l’exposition Le Havre-Dakar, partager la mémoire, inaugurée le 24 juin dans l’enceinte du Musée, place du Vieux marché, leur a été dédiée.

Pour Cédric Crémière, conservateur en chef et directeur du Muséum, l’idée de départ est venue de la collaboration avec deux musées sénégalais : le Musée Théodore-Monod de Dakar dit « Musée de l’IFAN » et le nouveau Musée des Civilisations noires, qui ouvrira ses portes courant 2018. « Nous voulions remettre ce patrimoine commun dans son contexte et montrer qu’il y a plusieurs Afrique, plu­sieurs cultures», explique-t-il.

Cette entrée par le port de Dakar permet de « parler des différents royaumes africains, puis de ces deux mouvements de colonisation et de décolonisation».

Crée en 1517 par le roi François 1er pour « tenir en sûreté les navires et vais­seaux de nos sujets naviguant sur la mer océane », le port du Havre entretient des liens anciens et privilégiés avec l’Afrique, singulièrement avec le Sénégal. La traite négrière, évidemment, appartient à ce passé lointain. Aujourd’hui, Le Havre est le deuxième port de France après celui de Marseille pour le trafic mari­time et le premier port français pour les conteneurs. Tout une symbolique du voyage et des échanges qui n’a pas échappé aux organisateurs.

Un fonds unique

Grâce à des prêts venant des musées de Lyon, Angoulême, Périgueux et La Rochelle, l’exposition permet ainsi de découvrir un florilège des arts tra­ditionnels d’Afrique de l’Ouest avec, en contrepoint, une sélection d’artistes contemporains. Parmi ces derniers, des photographes célèbres comme le Séné­galais Omar Victor Diop, l’Ivoirienne Joana Choumali ou la Franco-came­rounaise Charlotte Yonga, complé­tés par une programmation culturelle pluridisciplinaire. Au final, une expo­sition laboratoire mêlant art tradition­nel, patrimoine immatériel et création contemporain qui se donne à voir en quatre parcours différents, pour le bon­heur des petits et des grands !

Le parcours patrimonial expose la col­lection ethnographique privée du général Louis Archinard, un Havrais présenté comme le conquérant et le pacificateur de l’ex-Soudan français, qui a tout légué à sa ville. Ses prises de guerre représentent un patrimoine culturel inégalable.

Une démarche humaniste

D’autres oeuvres appartenant au général Henri Amiel, un résistant fran­çais ayant séjourné en Côte d’Ivoire, au Niger et en Oubangui-Chari, complètent ce fonds unique. « Évidemment, ce sont des collections coloniales, donc les armes y occupent une place importante. Mais on observe aussi une fascination pour les objets du quotidien présentant un intérêt ethno­graphique », commente Cédric Crémière.

Peignes, instruments de musique, masques, statuettes et mobiliers, les dif­férentes salles témoignent de la grande curiosité de l’époque pour cette Afrique mystérieuse qui fut à l’origine de l’en­gouement pour l’art dit primitif chez nombre de cubistes à commencer par Picasso… L’exposition présente d’ail­leurs les rituels auxquels ces objets se rattachent, qu’ils soient socio-religieux ou profanes. « Nous ne prétendons pas être exhaustifs, poursuit le conservateur du Muséum du Havre qui a pris conseil auprès d’Étienne Féau, l’un des meilleurs spécialistes actuels de l’art africain en France et de Hamady Bocoum, direc­teur du Musée des Civilisations noires de l’IFAN à Dakar. Mais nous espérons être humanistes dans notre manière de présenter ce patrimoine et de le questionner. »

L’originalité de cette exposition réside dans le fait qu’à chacune de ses étapes, les objets entrent en résonance les uns avec les autres, témoignant ainsi de la richesse de la création africaine d’hier et d’aujourd’hui. « À travers l’exploration de l’univers des masques, la présentation d’objets de parures ou encore d’instruments de musique, nous avons voulu montrer la richesse, l’ancienneté et le sens profond des arts traditionnels de l’Afrique de l’Ouest, insiste Gabrielle Baglione, responsable de la collection Lesueur au Muséum du Havre. Tout en questionnant la manière de présenter au public de tels objets, de mettre en valeur leur signification symbolique, sociale et religieuse et, surtout, de leur restituer la parole », explique-t-elle.

Une expérience singulière

Le Muséum, du fait de sa vocation, a également souhaité montrer les diffé­rents milieux naturels avec la savane et la biodiversité, souvent méconnue, de la forêt d’Afrique de l’Ouest. De même que la vie animale est exposée sous l’angle du patrimoine immatériel : contes et récits de la tradition orale africaine guident le visiteur dans la découverte du monde du vivant. Enfin, pour le jeune public, un carnet de découvertes, des textes adaptés et un quizz accompagnent les plus petits au fil de l’exposition. Avec, comme point d’orgue, une salle de plus de 100 m² dans laquelle les enfants vivent une expérience singulière comme s’ils étaient à Dakar : car rapide, coiffeur, tailleur, café… un petit avant-goût à partager en famille.

Venues nombreuses visiter l’expo­sition depuis le 24 juin, ces familles se délectent de cette mémoire partagée qui permet à nombre de jeunes issus de la diaspora de découvrir une par­tie de leurs racines. Pour Djiby Diop, un ancien ouvrier de chez Renault qui a dirigé un foyer au Havre, il ne fait aucun doute qu’« ici, nous nous sentons tous à la fois Sénégalais et Havrais ! ». Pas question, donc, de choisir entre deux appartenances, mais de s’enrichir d’une culture africaine ancestrale qui n’a de sens que dans la manière dont elle est réappropriée, aujourd’hui, par les jeunes générations : « Qu’ils soient au Havre ou à Dakar ! », commente pour sa part un élu municipal, Seydou Traoré.

Rate this article

Author Thumbnail
Written by Christine Holzbauer

Christine Holzbauer travaille comme journaliste en Afrique pour les éditions en français de New African, African Business et African Banker depuis 2012. Auparavant, elle était correspondante régionale pour «L’Express », « La Croix » et « La Tribune », d’abord basée au Mali puis au Sénégal. Elle est diplômée de Sciences Po. Paris, a obtenu un DESS de la Sorbonne et fait ses études de doctorat à American University (Washington, D.C.) en relations internationales, développement et communication internationale.

Related Posts

Recevez nos Newsletter

Si vous souhaitez recevoir par mail une information pertinente, crédible et incontournable, inscrivez-vous à notre newsletter.

Aidez-nous à améliorer notre contenu