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African Business

Dakar, 2e place financière

Après avoir bénéficié de l’apport d’affaires que la crise en Côte d’Ivoire a déplacé à Dakar, l’État comme le secteur privé doivent maintenant approfondir leur offre et profiter des nouvelles opportunités de financement dans la zone Uemoa.

En matière de services bancaires et financiers, l’Uemoa (Union économique et monétaire ouest-africaine) peut s’enor­gueillir de deux capitales histo­riques. Dakar, qui abrite le siège de la Bceao (Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest) et, surtout, Abidjan, où la BAD (Banque africaine de développement) a repris officiel­lement ses quartiers l’an dernier et qui héberge la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM) ainsi que les sièges régionaux de la Banque mondiale et de l’Agence française de développement. En troisième position, Lomé, qui abrite la BOAD (Banque ouest-africaine de dévelop­pement) et la Banque d’investis­sement et de développement de la Communauté des États de l’Afrique de l’Ouest (BIDC, le bras financier de la Cedeao) et a réussi à attirer, ces dernières années, des institutions et des groupes financiers de premier plan ou bien à vocation panafricaine comme Ecobank et, plus récemment, Orabank.

Chaque métropole aspire à devenir un hub financier en Afrique de l’Ouest, parfois au détriment des autres. Ainsi, dès 2012, Atlantic Financial Group (AFG), la holding de Banque Atlantique, quittait son quartier général de Lomé pour emménager à Abidjan. Et, après la visite en mars du vice-président de la Banque européenne d’investissement, Ambroise Fayolle, il est maintenant question que le bras financier de l’Union européenne qui a fêté, l’an dernier, ses 15 ans de présence au Sénégal, déménage pour s’installer sur la lagune d’Eboué. Selon Patrice Gomis, chargé d’investissement au fonds I & P, qui va prendre des responsabilités au niveau sous-ré­gional après avoir dirigé le bureau de Dakar pendant plusieurs années, cette compétition est saine : « La demande pour des opérations finan­cières sophistiquées, accompagnées de levées de fonds pour des montants de plus en plus conséquents, provient des nombreux chantiers et grands travaux, en cours ou en projet, partout dans la zone Uemoa. Cest donc une bonne nouvelle. »

Une clientèle sophistiquée

Quant au positionnement de Dakar comme deuxième place finan­cière de l’Uemoa, il doit encore être approfondi. « Pendant longtemps, Dakar sest développée par défaut du fait de la crise en Côte dIvoire. Aujourdhui, grâce à notre stabilité politique, nos ressources humaines compétentes et aussi notre avancée dans les TIC, nous sommes devenus complémentaires », affirme Ibrahima Cheikh Diong, fondateur d’Africa Consulting and Trading (ACT). Le GIM-Uemoa (Groupement inter­bancaire monétique de l’Union économique et monétaire ouest-afri­caine) qui regroupe plus d’une centaine de banques des huit pays de l’Uemoa, a choisi Dakar en 2003 pour y établir son siège. Et, avec ses 21 groupes bancaires (contre plus du double pour la Côte d’Ivoire) et ses nombreuses sociétés de conseil en gestion du patrimoine et place­ments boursiers – dont CGF Bourse, créé par Gabriel Fal à Dakar il y a 20 ans, est sans doute l’un des plus beaux f leurons –, la vocation de la capitale sénégalaise n’a jamais été aussi affirmée. Avec, en prime, l’accueil d’une clientèle des affaires sophistiquée dans les somptueux hôtels et centres commerciaux du bord de mer qui ont pullulé depuis 2008, date de la percée d’une quatre-voies sur la Corniche à l’occasion du sommet de l’OCI.

Il a fallu attendre, néanmoins, que la locomotive ivoirienne sorte de dix années de crise politique, et renoue avec la croissance, pour voir enfin le marché financier régional progresser. Idem pour la promo­tion de l’épargne locale et, dans une moindre mesure, le recours aux marchés financiers internationaux qui sont des conditions préalables pour pouvoir financer l’expansion économique de la zone. « L’économie ivoirienne reste la première de la région et offre plus dopportunités que l’économie sénégalaise. En tant quaccompagnateur dentreprises dans les deux pays, nous avons le sentiment que les délais de concréti­sation des projets sont plus rapides en Côte dIvoire. Donc, fatalement, les choses se passent plus à Abidjan qu’à Dakar… », note Abdou Diop, associé chez Mazars Maroc.

L’essor de la finance islamique

Malgré ses liens historiques avérés avec le Sénégal – le roi Mohammed VI effectue plusieurs séjours à Dakar –, le Maroc privilégie les relations avec la Côte d’Ivoire. En 2014, le Souverain chérifien avait délivré son discours fondateur sur les nouvelles ambitions économiques du Maroc à partir… d’Abidjan ! La même année, le quart des investissements marocains à l’étranger ont été réalisés en Côte d’Ivoire. Une tendance qui ne s’est pas démentie depuis avec la signa­ture, en 2015, – de façon concomi­tante avec Dakar, toutefois, où le Roi s’est rendu en premier lieu –, d’une vingtaine d’accords de partenariat signés à Marrakech, s’ajoutant à la vingtaine d’autres signés à Abidjan. Ils ont permis aux champions marocains déjà connus des Ivoiriens, comme des Sénégalais (Addoha, Alliances, Attijariwafa bank, BMCE ou BCP) de s’imposer. Et à de nouveaux acteurs de faire leur entrée à Abidjan, mais pas encore à Dakar comme pour les groupes Anouar Invest, Label Vie (Distribution), Fenie Brossette (Distribution), Palmeraie (Immobilier), Zalagh (Aviculture), Platinium Power (Énergie) ou Holmarcom (Immobilier).

Il demeure un domaine, toutefois, dans lequel Dakar a pris une longueur d’avance. C’est celui de la finance islamique en Afrique de l’Ouest. En janvier 2010, à l’issue du premier forum international dans l’Uemoa organisé par l’Institut africain de la finance islamique (AIIF), en partena­riat avec le ministère de l’Économie et des finances, le Sénégal s’était engagé à procéder à l’émission d’un sukuk. Initialement prévue en 2012, l’opération avait été retardée à cause de l’élection présidentielle, mais s’est finalement déroulée en 2014, pour un montant de 100 milliards de F.CFA (152 millions d’euros). Elle a été un franc succès, ouvrant la voie à de nombreuses autres émissions dans l’Uemoa, s’est félicité Mamadou Lamine Mbacké fonda­teur et président de l’AIIF. Qui regrette néanmoins « la mise à l’écart, volon­taire ou non, de lexpertise locale comme lAIIF, pourtant très respecté sur linter­national et pionnier de cette industrie financière en Afrique de lOuest ». 

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Written by Christine Holzbauer

Christine Holzbauer travaille comme journaliste en Afrique pour les éditions en français de New African, African Business et African Banker depuis 2012. Auparavant, elle était correspondante régionale pour «L'Express », « La Croix » et « La Tribune », d’abord basée au Mali puis au Sénégal. Elle est diplômée de Sciences Po. Paris, a obtenu un DESS de la Sorbonne et fait ses études de doctorat à American University (Washington, D.C.) en relations internationales, développement et communication internationale.

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