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Politique

Congo : Calme trompeur

À première vue, la tension née de l’élection présidentielle du 20 mars au Congo est retombée depuis la prestation de serment de Denis Sassou N’Guesso, qui a rempilé, sur fond de contestation, pour un nouveau mandat de cinq ans.

Brazzaville, J.J Arthur Malu-Malu

Le visiteur de passage à Brazzaville note la présence de barrages policiers aux principales sorties de la ville. Ces checkpoints per- mettent de s’assurer que les voitures qui entrent ou qui sortent de la capitale du Congo ne transportent pas d’armes.

Le même dispositif est en place dans certains quartiers où la présence policière demeure cependant discrète. Ainsi, la vie semble avoir repris son cours normal, même si à la tombée de la nuit, certains habitants se montrent un peu plus prudents que d’ordinaire.

« J’aime bien sortir le vendredi soir. J’aime aller au restaurant avec ma femme pour marquer le début du week-end, mais je fais un peu plus attention ces jours-ci. L’atmosphère est encore lourde. Je ne me sens pas en insécurité, mais nous ne sommes pas encore revenus à la situation qui prévalait globalement dans le pays avant le référendum constitutionnel d’octobre 2015 », explique Albert Kimbembe, un jeune médecin qui vit dans le quartier OCH, au cœur de la capitale.

Derrière cette apparente normalité à Brazzaville et dans d’autres grandes villes, se cache la dure réalité : le calme n’est pas encore revenu partout dans le pays. La partie à laquelle se livrent depuis plusieurs mois, à distance, l’opposition et le pouvoir, se poursuit de plus belle.

«Cela ne se voit pas, car nous n’assistons pas à un bras de fer, mais une épreuve à fleurets mouchetés oppose les deux camps. L’opposition est en mauvaise posture, avec très peu de cartes en main, mais elle ne s’avoue pas vaincue pour autant », note un analyste politique.

Plusieurs figures emblématiques de l’opposition étaient vent debout contre la nouvelle Constitution adoptée par référendum en 2015. En vertu de ce texte controversé, le Président a pu briguer un nouveau mandat.

Elles crient à la répression, au motif que le pouvoir met tout en œuvre pour réduire au silence et intimider tous ceux qui ont osé le braver. Sans surprise, le pouvoir s’en défend et assure que son seul souci est de faire régner la paix au Congo ; lequel doit relever des défis de développement pour intégrer le cercle restreint des pays émergents à l’horizon 2025.

Son argument semble imparable : la majorité des huit candidats malheureux à l’élection présidentielle ont retrouvé leur vie normale, sans être inquiétés.

L’étrange « Pasteur Ntumi »

Pour autant, l’opposition affirme que certains de ses membres sont harcelés, pour avoir voulu s’opposer pacifiquement à Denis Sassou N’Guesso, qui a renouvelé son bail à la présidence, à l’issue d’un scrutin contesté.

L’opposition vitupère contre les opérations conduites depuis quelques mois par l’armée dans le département du Pool, dans le sud du pays, le fief de Frédéric Bitsamou, communément appelé « Pasteur Ntumi » (« envoyé » en lari, la langue véhiculaire la plus répandue dans ce département). Il s’agit, pour l’armée, de mettre la main sur cet ancien rebelle qui avait pris une part active dans la guerre civile des années 1990. Ses miliciens Ninjas avaient affronté des combattants favorables à Sassou N’Guesso.

Après le conflit, Pasteur Ntumi s’était rangé, se livrant à des activités commerciales. En 2007, le Président lui a tendu la main et l’a nommé au poste de « délégué général chargé de la promotion des valeurs de paix et de la réparation des séquelles de guerre ». Une sinécure, en réalité. Méfiant et rusé comme un sioux, il n’est jamais sorti du Pool pour aller prendre ses fonctions à Brazzaville.

La cinquantaine sonnée, Pasteur Ntumi, qui arbore une tignasse four- nie pour entretenir son mythe d’insoumis, est un personnage étrange, une sorte de gourou mystique qui prétendait guérir les malades mentaux avec des incantations.

L’homme, qui garde intacte sa capacité de nuisance et dispose de centaines de combattants prêts à mourir pour lui, accorde des interviews aux médias étrangers depuis sa cachette ; autant d’occasions de fustiger le président Sassou N’Guesso et son gouvernement.

Aussi fait-il actuellement figure d’ennemi public numéro un, rejetant toutes les accusations de terrorisme portées contre lui et qui lui valent d’être recherché par les autorités.

Jean-Marie Michel Mokoko reste en prison

Des hélicoptères militaires ont effectué des bombardements ciblés dans certains secteurs et provoqué de vastes mouvements de populations, suscitant l’indignation d’organisations de défense des droits de l’homme.

En outre, le fait que les forces de défense et de sécurité aient choisi de peu communiquer sur leurs opérations ajoute à la confusion et ne fait qu’épaissir le mystère autour de la situation dans le Pool, un département traditionnellement hostile au pouvoir en place.

Autre coup dur pour l’opposition : le général Jean-Marie Michel Mokoko, candidat malheureux à la présidentielle, a été emprisonné. Ancien chef d’état-major de l’armée, le général est inculpé notamment pour atteinte à la sûreté de l’État et troubles à l’ordre public.

Rattrapé par son passé, cet ancien Saint-Cyrien, respecté dans les casernes, est accusé d’avoir voulu renverser les institutions du pays. En effet, quelques jours avant le lancement des opérations de vote, une vidéo réalisée plusieurs années plus tôt en France, avait circulé sur l’internet, dans laquelle le général parlait d’un projet de coup d’État au Congo, avec deux personnes qui s’étaient faussement présentées comme des agents des services secrets français.

Le projet de putsch n’a jamais connu un début d’exécution. Alors que ses soutiens, tant au pays qu’à l’étranger, semblent s’être résignés et se font de plus en plus discrets, le général Mokoko se retrouve seul, dans sa cellule, dans l’attente d’un éventuel procès pour les faits graves qui lui sont reprochés.

Une opposition divisée entre dialogue et fermeté

André Okombi Salissa, autre candidat qui a perdu l’élection, est, lui, porté disparu. Recherché pour détention illégale d’armes et de munitions, l’ancien ministre de l’Enseignement technique et professionnel n’est pas tombé dans la nasse de la justice.

La situation d’Okombi Salissa, qui n’a pas donné signe de vie depuis quelques mois, suscite régulièrement les rumeurs les plus folles à Brazzaville. On le dit tantôt en Angola, tantôt aux États- Unis, tantôt dans des villages reculés du sud du pays.

Mais rien n’est moins sûr. Des voix discordantes émanent de l’opposition, qui s’est fissurée. Elle est scindée entre, d’une part, quelques personnalités (notamment Guy-Brice Parfait Kolelas, arrivé deuxième au scrutin de mars, et Pascal Tsaty Mabiala) qui prônent le « dialogue » avec le camp présidentiel, en vue de trouver un terrain d’entente ; et de l’autre, les partisans d’une ligne dure, sans concession, vis-à-vis des tenants du pouvoir, au motif que les dés étaient pipés lors du scrutin. Guy-Brice Parfait Kolelas, dont le frère Landry Kolelas occupe un poste ministériel, préconise l’apaisement, sans pour autant reconnaître la victoire électorale du chef de l’État.

Dans le camp des « durs » se rangent notamment deux ex-ministres : Claudine Munari et Mathias Dzon. Reste que les durs ne disposent pas de suffisamment de leviers à actionner pour faire flancher le « système » qui parie sûrement sur l’usure de l’adversaire.

Car si rien ne change et si l’opposition a du mal à mobiliser la population congolaise, estimée à plus de 4 millions d’âmes, elle pourrait être contrainte, par la force des choses, d’attendre cinq longues années avant de tenter sa chance lors du prochain scrutin. Sassou N’Guesso, qui cumule plus de 30 ans aux commandes du pays, aura alors 78 ans et… peut-être l’envie de quitter l’arène politique.

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