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Politique

La Chine étend ses grandes oreilles en Afrique

Sur le terrain du renseignement et de la sécurité, la Chine a encore des années de retard par rapport aux services secrets américains et français. Pékin mise sur ses militaires et surtout son maillage très serré d’expatriés chinois en Afrique.

Pékin, Sébastien Le Belzic

L’information est restée discrète mais elle sonne comme une nouvelle ère dans le monde du renseignement : pour la pre­mière fois, un Chinois a été élu à la pré­sidence d’Interpol. Une décision pour le moins controversée en raison de la cam­pagne chinoise pour traquer des fugitifs à l’étranger.

Vice-ministre chinois de la Sécurité publique, Meng Hongwei a été choisi pour succéder à la patronne de la police judiciaire française, Mireille Ballestrazzi, lors de l’Assemblée générale annuelle de l’organisation de coopération policière organisée sur l’île indonésienne de Bali.

Cette nomination pourrait faciliter les efforts de la Chine pour traquer de nombreuses personnes soupçonnées de corruption ou d’infractions à caractère économique et réfugiées à l’étranger.

Les militants ouïghours menacent les infrastructures et les expatriés chinois. Une ombre plane sur ce que la Chine a de plus important en Afrique : ses investissements et ses cadres.

Depuis son arrivée au pouvoir fin 2012, le président Xi Jinping a engagé une campagne anti-corruption, soup­çonnée par certains observateurs de servir de purge déguisée au sein même du Parti communiste chinois. Un de ses volets, l’opération « Skynet », vise à rapa­trier des suspects de corruption ayant fui à l’étranger. L’agence de presse officielle Chine Nouvelle rapportait, fin sep­tembre 2016, que 409 suspects avaient déjà été ramenés au pays.

Cette campagne a soulevé des réserves de plusieurs pays qui accusent la Chine d’agir en secret sur leur sol, ou d’autres qui rechignent à expulser des suspects dans un pays souvent accusé de ne pas respecter les règles du procès équitable.

« Cette nomination est inquiétante car la Chine a longtemps utilisé Interpol pour arrêter des dissidents et des réfu­giés à l’étranger », explique William Nee, spécialiste de la Chine à Amnesty International. « Il est arrivé que la Chine abuse du système Interpol pour viser des dissidents ouïghours qui, à notre connais­sance, n’avaient rien fait de répréhensible selon les standards internationaux. »

Des refuges africains en ligne de mire

Difficile en effet de voir clairement les implications de cette chasse aux ter­roristes et aux corrompus que mène la Chine aux quatre coins de la planète. L’Afrique est un terrain de chasse pri­vilégié pour les services chinois car elle est au croisement de ses intérêts éco­nomiques et politiques. « La Chine doit protéger ses investissements sur le continent et éviter que l’Afrique ne soit le refuge de ses dissidents et de ses corrompus échappés du pays », explique un diplomate. Sur le continent, seuls la Tunisie, le Kenya et l’Afrique du Sud, coopèrent pour l’instant pleinement avec les autorités chinoises ; l’arrivée de Meng Hongwei pourrait changer la donne.

La liste officielle des fugitifs publiée par les autorités chinoises pointe les principaux pays refuges en Afrique : le Soudan, le Ghana, la Gambie, la Guinée-Bissau. Là-bas, se cacherait offi­ciellement une dizaine d’anciens cadres du parti. En réalité, certaines sources évoquent plus de 10 000 chinois du continent vivant sous couverture, avec un nouveau passeport africain, voire une nouvelle nationalité. Pour avoir pris la direction d’Interpol, la Chine devrait maintenant mettre un coup final à sa chasse aux cadres corrompus en Afrique.

Bien sûr, cette opération « Skynet » cache aussi des arrière-pensées plus politiques : ces échanges d’informations entre polices du monde entier doivent permettre à la Chine de contrôler les allées et venues de ses nationaux sur le continent.

Les autorités chinoises ont mis leurs ambassades en état d’alerte dans plusieurs pays africains et du Moyen- Orient depuis un an. Un rapport de la Commission de sécurité nationale préconise de mettre l’Armée au service des intérêts chinois, dans la crainte de nouveaux attentats. « Des Ouïghours ont été vus au Mali dans les camps terroristes. Des Ouïghours sont aussi présents en Libye, ils descendent vers les zones djihadistes et vers le Nigeria », détaille Gérald Arboit, du Centre français de recherches sur le renseignement.

Qui poursuit : « En cela, la lutte contre les Ouïghours en Afrique repose sur une réalité stratégique pour la Chine. Les militants ouïghours menacent les expatriés chinois et les infrastructures chinoises sur le continent. Nous faisons face à une menace avérée de gens qui veulent attaquer la Chine sur ce qu’elle a de plus important dans la région : ses investisse­ments et ses cadres. »

L’antagonisme entre Ouïghours et Chinois est ancien. Les Ouïghours sont un peuple turcophone et musul­man sunnite établi depuis plus d’un millénaire dans la région autonome du Xinjiang, au nord-ouest de la Chine. Historiquement, ils ont toujours refusé l’autorité de Pékin et n’ont jamais reconnu cette région comme chinoise, mais comme un État ouïghour appelé le « Turkestan Oriental».

Les services secrets font état de flux de plus en plus importants de musulmans chinois se rendant sur les zones de combat de Daesh. Il ne s’agit d’ailleurs plus seulement de Ouïghours, mais aussi d’autres minorités venues de province à fortes populations musulmanes telles que le Henan, le Gansu et le Yunnan. On peut donc redouter une recrudescence d’attentats perpétrés par ces combattants. Et l’importante diaspora chinoise en Afrique est une cible facile.

Des entreprises privées tissent leur toile

Pour éviter que les investissements chinois ne soient la cible de nouvelles attaques, la Chine mise sur deux axes : les syndicats informels chinois de sécurité privée, les « koan fuwu gongsi » qui proposent une forme de protection tari- fée à des commerces de la communauté chinoise, notamment les petits vendeurs chinois de Bamako ou du Cap ; et, pour les plus gros, l’accès aux grandes agences de sécurité privée, longtemps interdite en Chine.

Il a fallu attendre le 11 avril 2011 pour que la première licence officielle soit attribuée à une société chinoise dans ce domaine : Huangjia Security Company, enregistrée dans la province du Henan, a ouvert le bal. Suivie par la Shandong Warwich Security. Ce n’est qu’en 2012 que SWS et MSS Security Group, l’un des plus importants services privés de sécurité, signent un partenariat pour protéger les installations chinoises en Mauritanie, au Sénégal, au Burkina Faso, au Mali, en Guinée, au Niger. MSS a pour vice-président Will Aylward, ancien parachutiste de la Légion étrangère.

En 2014, les deux sociétés ont créé une première coentreprise en Afrique du Sud dans le domaine de la sécurité ; Warwick Lei De a été enregistrée à Johannesburg en décembre 2014 lors d’une cérémonie à laquelle participait l’ambassadeur de Chine en Afrique du Sud. Les contrats les plus controversés concernent ceux attribués à Frontier Service Group, dirigé par le sulfureux Erik Prince, ancien militaire américain et patron de Blackwater. En deux ans, FSG est devenu le partenaire indispensable des opérateurs publics et privés chinois en Afrique pour la logistique de leurs projets les plus stratégiques.

Erik Prince est notamment épaulé par l’ancien commandant du Centcom américain, William Fallon, et Jon Dollan un ancien cadre de la NSA. La société FSG est à l’image de l’ambiguïté chinoise en Afrique et du rôle que jouent les services secrets sur le continent. Elle est détenue à hauteur de 15 % par Citic, un fonds d’investissement public chinois. Il compte les grands groupes d’État chinois parmi ses principaux clients, au Soudan et au Congo notamment, et dispose d’un bureau permanent à Pékin. Erik Prince est ainsi flanqué d’un ancien superflic chinois, Lawrence Zhao.

Il s’agit d’un ancien agent des services secrets reconverti dans la sécurité privée. Qui a fondé China Security & Protection, société placée sous l’autorité du ministère chinois de la Sécurité d’État, et le cabinet cRisk Services spécialisé dans la sécurité des investissements chinois à l’étranger. Lawrence Zhao est aussi conseiller du gouvernement chinois pour la gestion des risques à l’étranger, et notamment en Afrique. Sa présence aux côtés d’Erik Prince au sein de FSG fait grincer bien des dents, à Washington…

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Written by Le Magazine de L'Afrique

Présent dans tout le continent, ce magazine traite de sujets qui sont au coeur de l’actualité africaine. Avec des articles de fond, des commentaires, des débats et des analyses, il présente un point de vue africain sur des sujets politiques, économiques, historiques, culturels etc ...

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