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Politique

Cameroun : Un Président distant

La catastrophe ferroviaire d’Éséka a réveillé le besoin des Camerounais de voir leur Président davantage sur le terrain. Espoirs déçus. Le système de gouvernance de Paul Biya demeure basé sur la distance.

Yaoundé, Beaugas-Orain Djoyum

Paul Biya demeure un président de la République assez énigma- tique. Comment peut-il peut passer plusieurs jours à l’extérieur du pays et gouverner à distance, ou en n’étant pas toujours sur le terrain lors des événements dramatiques ? « Voilà un pays où le Président ne tient jamais de conseil des ministres. Il peut se dérouler six mois sans ce rendez-vous. Paul Biya peut passer deux longs mois à Genève. La plupart du temps, il est sur son terrain de golf… », plaisante un dirigeant africain.

Son absence sur le terrain est remarquée, comme lors du déraillement d’un train de la Camrail, dans la localité d’Éséka, le 21 octobre 2016. Bilan officiel : 79 morts et des centaines de blessés graves.

Cette fois, les Camerounais n’ont pas manqué d’interpeller leur Président, jugeant nécessaire qu’il se rende sur les lieux du drame et auprès des blessés hos-pitalisés, afin de compatir à leur douleur. L’accident est survenu tandis qu’il effectuait « un court séjour privé en Europe » ; telle est l’expression consacrée des services de la Présidence de la République en la matière. Il y séjournait, en fait, depuis son retour de l’Assemblée générale des Nations unies, à New York, le 18 septembre.

Un deuil au lieu du deuil

À son retour précipité au Cameroun – tout de même – le 23 octobre, le président de la République adresse ses condoléances aux familles et rappelle les mesures qu’il a prises suite à cette catastrophe : la prise en charge par l’État des frais d’hospitalisation des blessés, l’instauration d’une journée de deuil national ou encore la convocation d’une commission d’enquête afin d’analyser les causes profondes du drame.

« Je crois que c’est la meilleure manière de souligner la solidarité entre toute la nation et les victimes de cette catastrophe. En tout cas, je demande aux Camerounais, dans des circonstances comme celles-ci, de faire preuve de courage, de dynamisme et de volonté », déclare le Président à l’aéroport de Nsimalen à Yaoundé.

Seulement, bon nombre de Camerounais attendent davantage de leur Président. Le journaliste indépendant Armand Okol fait observer : « En Afrique, il n’y a pas meilleure façon de faire le deuil qu’en allant au lieu du deuil».

En se rendant à Éséka, le Président aurait également eu la possibilité de voir les infrastructures en place. « On a déploré beaucoup de victimes à Éséka parce que les secours et le centre de santé n’avaient pas assez de médicaments et d’infrastructures pour prendre en charge les accidentés».

Plusieurs hommes politiques ont fait écho à cette réclamation. Du fond de sa cellule, Marafa Hamidou Yaya, l’ancien ministre de l’Administration territoriale, s’adresse par écrit à Paul Biya : «Faites donc ce geste simple, Monsieur le président de la République, pour répondre à leurs souhaits. Allez enfi n à Éséka. La dignité, l’émotion de tout un pays l’exigent».

Bien sûr, tous les Camerounais ne sont pas de cet avis. Auteur de la thèse « Les silences présidentiels. Analyse des dispositifs et du traitement médiatique de la commu-nication politique de Paul Biya, président du Cameroun », François Marc Modzom, estime que l’absence de Paul Biya sur les lieux du drame d’Éséka n’est qu’« un détail ».

Même si le Président avait été présent au Cameroun « il n’aurait pas empêché la tragédie. Qu’aurait-il bien pu faire qu’il n’a pas fait du fait qu’il n’était pas au Cameroun à ce moment-là ? Qu’est-ce qu’il aurait pu faire dès son retour qu’il n’a pas pu faire ? », interroge l’universitaire qui souhaite que l’on ne politise pas un drame national.

Même son de cloche du côté de Pascal Messanga Nyamding, enseignant à l’Institut des relations internationales du Cameroun (IRIC), qui invite à la vigilance. « Tout le monde parle de déraillement, mais personne ne parle d’un possible attentat. Ne croyez-vous pas sincèrement qu’il y a quelque chose qui ne va pas ? Pourquoi les gens veulent à tout prix envoyer le Président soit vers cette gare, soit à Bakassi ou encore plus loin dans la région septentrionale où on sait que Boko Haram a des ramifications ?»

En fait, il est partout…

Évoquant le drame d’Éséka, il prévient : « Soyons prudents, faisons attention, les gens veulent déstabiliser ce régime et ils utilisent toutes sortes de subterfuges, et je crois qu’amener le président Paul Biya sur les lieux est assez risqué », argumente-t-il.

Cette absence du Président lors de la messe de recueillement en l’honneur des victimes, sur les lieux du drame ou encore dans les hôpitaux, a été constatée par de nombreux journalistes qui n’ont pas manqué de poser la question au ministre de la Communication.

Réponse d’Issa Tchiroma Bakary : « Vous dites qu’il est absent. Moi, je vous dis qu’il est toujours présent. Allez à Lom Pangar, vous le trouvez là-bas. Allez au port en eau profonde de Kribi, vous le trouvez là-bas. À Memve’Ele, il est là-bas. Allez à Nsimalen, vous verrez qu’on est en train de poser les bases de ce qui sera l’autoroute. Le financement est bouclé. Il est là-bas. Même chose pour l’autoroute Yaoundé-Douala. Il est là!»

En clair, en dépêchant sur les lieux du drame trois ministres et en instruisant le Premier ministre de faire la lumière sur le drame, le président Paul Biya y était… 

D’après ce diplomate en service au Cameroun, le président de la République a réussi à fédérer autour de lui des partisans qui sont prêts à le défendre bec et ongles : « Le système de gouvernance qu’il a mis en place lui permet de gouverner sans problème. Ceux qui sont au pouvoir tout comme ceux qui aspirent à l’être peuvent effectuer le travail et prennent plaisir à le faire savoir au Président en lui envoyant des notes et rapports. Ce qui permet au Président de gouverner à distance».

ENCADRE

Hommage manqué 

Ce n’est pas la première fois que la présence physique du président de la République est sollicitée sur le terrain auprès des familles éprouvées. En août 2014, lors du premier hommage aux soldats de la République tombés sur le champ de bataille, Paul Biya n’était pas présent.

Quelques jours plus tard, un photomontage montrant le Président rendant hommage aux corps des soldats sans vie avait été publié sur le site web de la Présidence de la République, créant ainsi la polémique dans le pays.

Pour le représenter à cette cérémonie, Paul Biya avait envoyé son ministre délégué en charge de la Défense, Edgar Alain Mebe Ngo. La dernière fois que le Président a apporté secours aux sinistrés de son pays remonte à septembre 2012.

À la suite d’inondations dans le département de la Benoué, il était allé à la rencontre des sinistrés de Gounougou, Riao et Napanla, afin de leur apporter quelque réconfort. 

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Written by Beaugas-Orain Djoyum

Beaugas-Orain Djoyum est correspondant Senior à IC Publications. Il s’intéresse particulièrement aux questions économiques et financières. Beaugas est aussi directeur Afrique centrale de l’Agence Ecofin. Les TIC et Télécommunications sont également des domaines où l’on retrouve ses écrits. Il est directeur de publication de www.ticmag.net, la plateforme web d’actualités sur les TIC et Télécommunications en Afrique centrale. Il est par ailleurs Rédacteur en chef du magazine panafricain spécialisé Réseau Telecom Network. Beaugas-Orain Djoyum a également créé ICT Media Agency, un cabinet de veille stratégique et de fourniture de contenus médiatiques.

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