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Art et Culture

Cameroun : L’heure de gloire de la musique urbaine

Elle trône au sommet des hit-parades en Afrique et au-delà. Parmi les clefs du tonitruant succès des musiques rap ou hip-hop du Cameroun : un professionnalisme savamment entretenu.

Yaoundé, Julien M. Evina

La chevauchée fantastique vers les sommets continentaux et mon­diaux de la musique urbaine au Cameroun débute vers 2006. Le succès du groupe X Maleya avec Yélélé, le titre phare de son premier opus, appa­raît comme le déclencheur de ce phé­nomène. Depuis, ce trio qui s’inspire lui-même des Magic Systems ivoiriens, a prospéré. En septembre 2014, c’est l’apothéose, lorsque le groupe se pro­duit dans la mythique salle parisienne de l’Olympia.

Si, tel qu’on l’observe, ce succès est contagieux pour de nombreux autres artistes du Triangle national came­rounais, c’est qu’il peut s’expliquer, a minima, par le respect de certains prin­cipes universels, n’en déplaise à ses – nombreux – détracteurs.

Il serait alors simpliste voire hasar­deux de s’y méprendre face aux allures déjantées des artistes tels que Mani Bella ou Maalhox le Viber et bien d’autres. Un professionnalisme quasi absolu est leur leitmotiv. Et le premier ressort en est la prise en compte de l’importance de leur image. Autant dire que « celle qu’ils renvoient à leurs différents coeurs de cible est clairement conceptualisée, l’étude du marché ayant été préalablement réalisée. Le but est que cette image corresponde et réponde aux attentes de leur public, géné­ralement jeune », explique le chanteur Guy Manu. Nous voilà donc plongés de plain-pied dans la logique implacable du mar­keting et de la communication.

Bad boys et têtes bien faites

Ainsi, celle qui est surnommée « Pala pala woman » en raison de ses coiffures en bataille des plus exubérantes, Mani Bella, a trôné plus de trois mois en tête des hit-parades. C’est à dessein que les rappeurs Maalhox le Viber et Ténor exhibent des dents en or. Incontestable­ment, ce look fait mouche auprès de leur jeune public, et rappelle aussi le succès qu’avaient connu en leur temps les pion­niers de cette mode : Coolio, un rappeur américain, sans oublier JoeyStarr, le rap­peur français du groupe NTM. C’est que cette catégorie de mélomanes affec­tionne toute image renvoyant à l’idée de bad boy.

Hormis le professionnalisme de ces artistes, lesquels semblent davantage jouer un rôle, incarnant des personnages plus fantasques les uns que les autres dans leurs différents clips, « leur prin­cipal trait de caractère est l’intelligence », souligne Billy Show, animateur vedette à la CRTV, la télévision nationale. « Car, poursuit-il, ces chanteurs ont très vite appréhendé les évolutions qui s’opéraient dans la société en général et le monde de la musique en particulier, avec l’avènement de l’Internet et toutes les opportunités qui en découlent. » L’animateur fait allusion au rappeur Franko. Celui-ci, depuis deux ans, a une réelle emprise sur la jeu­nesse – et au-delà –, après le succès de son titre Coller la petite. Le jeune rap­peur totalise plus de 44 millions de vues et compte de multiples followers sur les réseaux sociaux.

Cet engouement auprès de ces stars leur fait gagner effectivement de l’argent, beaucoup d’argent même. Car de grosses enseignes préfèrent aller directement faire leur publicité sur les sites de ces artistes. « Ainsi, après s’être fait voler une première voiture achetée à 75 millions de F.CFA, Franko en a récemment acquis une autre à 24 millions », révèle Billy Show. Des caprices réservés jusque-là aux footballeurs professionnels…

Avant d’en arriver à ces retombées heureuses, cette catégorie d’artistes a surtout su profiter de la lente mais sûre révolution technologique, dans le domaine de la composition, de la pro­duction et de la distribution musicale : le passage de l’analogique au numérique. « Avec la première génération constituée de rappeurs tels que Krotal, Pitt Bacardi, Mc Olangué, moi-même alors capitaine de l’équipe nationale de rap et bien d’autres, nous utilisions des ordinateurs Atari avec des logiciels aujourd’hui démodés. Nous avions aussi de vieux synthétiseurs avec des rythmes préenregistrés pour nos composi­tions », se souvient Billy Show.

Des machines à tubes

Aujourd’hui, « les ordinateurs sont de véritables home studios qui permettent un travail rapide et de qualité. Et avec la dématérialisation des supports musicaux, la distribution de la musique passe par le téléchargement. Du coup, les générations actuelles sont moins victimes de la piraterie, même si le phénomène des téléchar­gements illégaux est aussi déploré et com­battu », explique-t-il. Les deuxième et troisième vagues d’artistes urbains dont Koppo avec le titre Emma et le groupe X Maleya sont respectivement les chefs de file au niveau national et internatio­nal de cette dynamique. Ils ont tracé la voie à bien d’autres devenus de véri­tables machines à tubes : Stanley Enow, Mr Leo, Locko, Daphne, Franko ou Maalhox le Viber ont su tirer profit de ces innovations technologiques.

Bien sûr, cette modernité ne peut pas aller sans heurts. Les artistes sont accusés d’être les figures déviantes de la culture camerounaise. En cause, les thèmes abordés dans leurs chansons, qui dépassent rarement le niveau de la ceinture. « Ces artistes de l’heure incarnent le délitement des valeurs, ce sont de mau­vais ambassadeurs de notre culture, ils n’ont aucun message si ce n’est de faire le marketing de l’érotisme et de la porno­graphie culturelle », dénonce Christian Etémé, animateur à Radio Lumière, de Yaoundé. Qui en appelle même à la régulation des pouvoirs publics, afin qu’ils soutiennent « les vrais artistes », qui, selon lui, jouent un rôle social d’éducateur des masses.

Des cris et des prix

Longtemps stigmatisés et margi­nalisés au plan interne, les artistes du hip-hop camerounais ont commencé par étriller la concurrence, remportant ces dernières années tous les trophées pos­sibles et imaginables tels les Canals d’or, les Balafons d’or ou les Mvet d’or. Aussi ont-ils relégué au rang de simple faire-valoir, les artistes des cadences orthodoxes du pays. Puis ils sont allés s’illustrer sur la scène internationale. Voilà quelques exemples de leurs nombreux hauts faits :

En 2015 à Lagos au Nigeria, Stanley Enow, le rappeur camerounais d’expres­sion anglophone, est sacré avec le titre Hein père meilleur artiste masculin d’Afrique centrale, à l’occasion des All Africa music awards (Afrima). Un an plus tard dans la même compétition, il remet ça en frappant encore plus fort : Meilleur artiste africain, catégorie Hip hop. Son Coller la petite a permis à Franko d’intégrer le cercle très fermé des artistes africains à remporter un disque d’or (75 000 titres) en France.

Quant à Mani Bella, avec Pala Pala et Reniss avec Dans la sauce, leurs tubes étaient respectivement devenus l’hymne officieux de la CAN 2015 et 2017, fai­sant oublier quelles étaient les chansons officielles…

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Written by Le Magazine de L'Afrique

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