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Politique

Burkina Faso : Le pouvoir peine à trouver ses marques

Deux ans après son avènement au pouvoir, le président Roch Marc Christian Kaboré peine à sortir le Burkina Faso de l’attentisme. Le découragement gagne une partie de la population.

Ouagadougou, Rodrigue Arnaud Tagnan

Il n’est pas ici le lieu pour moi de me livrer à un quelconque bilan exhaus­tif des actions multiformes du gouver­nement, mais il convient de saluer à sa juste valeur la construction de nombreux logements sociaux, les chantiers d’infras­tructures routières, scolaires et sanitaires, les efforts déployés pour la création d’em­plois en faveur des jeunes et des femmes », se défendait le chef de l’État burkinabè lors de son discours du nouvel an adressé à la nation, au soir du 31 décembre 2017. En réaction aux nombreuses critiques, Roch Marc Christian Kaboré assène sèchement : « Ce qui n’a pu se réaliser depuis 57 ans ne peut l’être en deux ans de mandat ! »

À l’intérieur du pays, ses soutiens tiennent un discours analogue. « Le Burkina Faso est tout en chantier tant les infrastructures poussent », estime ainsi Simon Compaoré, président par inté­rim du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP, au pouvoir). Quelques jours plus tôt, le Premier ministre, Paul Kaba Thiéba, vantait publiquement les mérites de son gouvernement. Une opé­ration de charme au sommet de l’État qui contraste avec les revendications exprimées par la population.

Une rupture de confiance

Au-delà des chiffres avancés par le pouvoir pour soutenir son bilan posi­tif, la réaction de l’opinion montre que les Burkinabè ne sont pas tous satisfaits de la gouvernance actuelle. D’après un sondage réalisé par le Centre pour la gouvernance démocratique au mois de décembre, la cote de popularité du pré­sident Kaboré est en baisse, avec une note de 4,79 sur 10.

Parce que les attentes sont énormes, les citoyens sont de plus en plus déterminés à tenir leur place dans la sphère publique

Pour Mahamadé Savadogo, phi­losophe et spécialiste des mouvements sociaux de l’université de Ouagadougou, le fossé est grand entre la vision positive que les dirigeants ont de leur propre action et la perception des populations : «L’insurrection populaire d’octobre 2014 et la résistance victorieuse au putsch du 16 septembre 2015, soutient l’intellectuel, traduisaient une volonté de rupture que le peuple manifestait vis-à-vis du système de corruption et d’impunité du président Blaise Compaoré. L’on constate que les tenants actuels du pouvoir n’ont pas pris la mesure de la chose et ont du mal à rompre avec leur passé». La plupart sont d’anciens collaborateurs de Blaise Compaoré.

Connu pour son franc-parler, le politologue Abdoul Karim Saïdou, de l’Institut Tiémoko Marc Garango pour la démocratie et la bonne gouver­nance (IGD) pointe du doigt le déficit de vision des autorités politiques : « La grogne sociale est le résultat de l’absence d’une feuille de route au niveau de l’exé­cutif avec un traitement au cas par cas des revendications sociales. »

Un aveu d’échec

En septembre, lors d’un séminaire gouvernemental sur les engagements du président Kaboré, le chargé du suivi et de la mise en oeuvre du pro­gramme présidentiel, Mathias Somé, reconnaissait des résultats mitigés.

De son côté, le chef de l’État appelle à la patience et à davantage d’optimisme pour l’avenir ; Roch Marc Christian Kaboré dénonce « une certaine agita­tion sur le front social, dans plusieurs sec­teurs, avec des fortes attentes quelquefois teintées d’irréalisme». Pourtant, d’après le Présimètre, plateforme de veille citoyenne, « le Président navigue à vue avec son gouvernement ».

En 2018, le chef de l’exécutif devrait revoir l’architecture de son gou­vernement, admet un cadre du parti. Selon qui « le gouvernement actuel est frileux, flottant et peu offensif et composé majoritairement d’aveugles politiques ». Le responsable s’appuie sur l’incapacité de l’exécutif à dépolitiser une adminis­tration publique jugée fidèle au pré­sident déchu Blaise Compaoré. Ce qui empêche le parti présidentiel de mettre en oeuvre des décisions importantes.

Une forte demande sociale

L’un des engagements forts du pré­sident Kaboré pendant la campagne était la réduction du train de vie de l’État. Emile Paré, secrétaire à la forma­tion politique du MPP, incarne l’aile radicale du parti ; il estime que le som­met de l’État doit donner l’exemple au reste de l’administration. « L’audit de l’Autorité supérieure du contrôle de l’État et de lutte contre la corruption, sur la ges­tion des ministères durant l’année 2016, fait apparaître beaucoup de gaspillages », déplore Pargui Emile Paré.

Pour le politologue Abdoul Karim Saïdou, cette situation accentue la méfiance des syndicats pour qui l’argu­ment du manque de moyens financiers, avancé pour ne pas satisfaire les revendications salariales, passe difficilement : «Dans ces conditions, comment faire comprendre aux partenaires sociaux qu’il n’y a pas d’argent ?» Ce que confirme Bassolma Bazié, secrétaire général de la Confédération générale du travail (CGT), la plus grande centrale du pays.

Très critique à l’égard du gouvernement, le syndicaliste est formel : «Les détourne­ments de fonds révélés dans la presse nous convainquent que le gouvernement dispose de moyens financiers pour résoudre les pro­blèmes des travailleurs».

Le président Kaboré propose une réforme du système de rémunération dans la fonction publique pour plus d’équité et de justice sociale. «Résumer la situation sociale à des questions pécu­niaires, c’est faire preuve de démagogie politique. En tout état de cause, prévient Bazié, si on doit remettre les salaires à plat pour discuter, on commence par la présidence, les ministres et tous les prési­dents d’institution».

Il appartient au président du Burkina Faso, à mi-mandat, de tracer les sillons d’un nouveau départ, analyse Mahamadé Savadogo : «Parce que les attentes sont énormes, les citoyens sont de plus en plus déterminés à tenir leur place dans la sphère publique. Sans une action forte et concrète de la part du pouvoir, il sera difficile de sor­tir de l’impasse politique actuelle».

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