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Politique

Burkina Faso : Le MPP à l’épreuve du pouvoir

Plus de 18 mois après son accession au pouvoir, le Mouvement du peuple pour le progrès tente d’asseoir son emprise et de faire rêver les Burkinabé. Entre pesanteurs et impératifs de justice et réconciliation.

Ouagadougou, Tiégo Tiemtoré

Comment démontrer que l’on représente l’alternance, tandis que ses dirigeants ont été au coeur de l’ancien régime ? Tel est le pari du MPP (Mouvement du peuple pour le progrès) au pouvoir au Burkina Faso.

Avec les revendications sociales tous azimuts, l’augmentation de l’insécurité, l’influence des groupes d’autodéfense, les dossiers judiciaires de l’insurrec­tion et du putsch de 2015, etc., il s’agit désormais de se débarrasser des pesan­teurs, deux ans après le départ de Blaise Compaoré.

Il faudra commencer par « solder les comptes des années Compaoré » et faire de la place pour «refonder le pays de fond en comble».

Cela passe à l’évidence, par l’instauration d’institutions «moins pré­sidentielles», de réformes constitution­nelles, politiques et institutionnelles et un système de contrôle juste et efficace, une réforme de la Justice et des mesures fortes dans des secteurs sociaux essentiels tels que le logement, l’éducation et la santé.

Déjà, la formation de com­missions d’enquête parlementaire (les mines, le foncier, la santé et l’éducation) a permis de mettre à nu des pratiques et d’entrevoir des mesures correctives. Ainsi, l’une d’elles a mis en relief la mau­vaise gouvernance du secteur minier, qui a engendré sur la période 2005-2015, un manque à gagner de plus de 551 mil­liards de F.CFA (840 millions d’euros).

Sur le foncier, un rapport, qui révèle que « des sociétés immobilières avaient occupé illégalement des terrains et les revendaient à prix d’or à des particuliers, sans rever­ser de taxes à l’État », a recommandé le retrait de 100 000 parcelles d’une valeur totale de 100 milliards de F.CFA (152,4 millions d’euros), à réattribuer aux populations.

Deux autres enquêtes parlementaires sur le système de santé et une autre sur le système d’enseignement devront remettre leurs conclusions d’ici à juin 2017.

Des dossiers judiciaires explosifs

Tout le pays est dans l’attente des procès liés au putsch de général Gilbert Diendéré (en septembre 2015), et à l’as­sassinat du journaliste Norbert Zongo (en 1998).

Entre atermoiements de la justice et craintes d’ouvrir à nouveau des plaies, personne ne semblait vouloir rouvrir le dossier Norbert Zongo. La pression de la rue aidant les demandes de la Cour africaine des droits de l’homme, le procès des responsables de l’assassinat du journaliste devrait se tenir d’ici à fin 2017.

De son côté, l’ancien puissant patron de la sécurité présidentielle Gilbert Diendéré peut-il tout dire lors d’un procès de l’affaire Sankara ?

D’habitude très réservé et discret, il serait prêt à tout lâcher concernant ses motivations lors du putsch de sep­tembre 2015 ; Diendéré fait l’objet de 11 chefs d’inculpation.

Ce procès pourrait entraîner des révélations sur les « dessous » de la transition et le rôle de l’ancien Premier ministre, Yacouba Isaac Zida, en exil au Canada.

L’un des dossiers chauds dans lequel la Justice burkinabé joue gros est l’affaire Dabo Boukary qui pourrait inquiéter Salif Diallo, l’actuel patron du parle­ment et l’un des hommes forts du pays.

Une nécessaire réconciliation

La question de la réconciliation est sur toutes les lèvres et dans l’agenda des partis politiques de tous bords. Le président Roch Kaboré avait, à l’entame de son mandat, promis la réconciliation nationale.

Pour certains, le parti au pouvoir peut se frotter les mains avec un virtuel opposant à ses côtés. Comment celui qui n’a jamais eu la langue dans la poche sous le régime Compaoré, peut-il collaborer avec ceux qu’il vilipendait hier ?

« La réconciliation est naturellement tributaire de la vérité et de la justice. Sans vérité et justice sur les dossiers pendants, la réconciliation risque fort bien d’être un voeu pieux », reconnaît un ancien ministre de Blaise Compaoré.

Né des cendres de la Commission de réconciliation nationale et des réformes (CRNR) dont il doit d’ailleurs se servir des conclusions, tout comme celles du Collège des sages mis en place en 2000, le Haut conseil pour la réconciliation et l’unité nationales (HCRUN) a été installé en mars 2016.

Ses avancées semblent timides… au point que d’autres initiatives sont lancées pour prendre le relais. La Coalition pour la démocratie et la réconciliation (CODER), un regroupement au sein de l’opposition politique et constitué surtout des partis politiques proches de l’ex-président Blaise Compaoré, envisage un forum de réconciliation.

Même s’il professe que « notre vouloir vivre ensemble doit être renforcé », Salif Diallo tempère les ardeurs en affirmant que « ce n’est pas une réconciliation qui doit s’apparenter à des ententes politiques entre politiciens ni entre groupes d’intérêts, nous devons être sincères dans la démarche ».

Les RSS au pouvoir

Et dans cette démarche, justement, une question : faut-il dialoguer avec Blaise Compaoré ? « Pas de réconciliation sans justice », répondent à l’unisson, l’actuelle majorité présidentielle et les organisations de la société civile.

« La plupart des hommes politiques (opposition comme majorité) traîne des casseroles, ce qui complique la tâche. Durant le mandat de Roch Kaboré, on risque d’assister à des procès bâclés, à des simulacres de procès pour divertir l’opinion publique. Un véritable procès contre Blaise Compaoré équivaut à un procès contre “les RSS” », observe un diplomate.

Roch Kaboré en a l’envie. Il lui reste à la traduire en actes. Ce que ce diplomate nomme « les RSS » est le trio formé de Roch Kaboré, Salif Diallo et Simon Compaoré, qui détient le pouvoir actuel, au Burkina Faso. En plus de trois décennies de présence sur la scène politique, Salif Diallo s’est forgé une carapace de dur à cuire.

Dans le sillage de Blaise Compaoré dont il a été le collaborateur le plus proche, il était devenu quasi incontournable dans le système politique. Comme au bon vieux temps, ce fin stratège politique reste l’alpha et l’oméga du MPP : rien ne se décide sans lui, d’autant plus qu’il vient de prendre la tête du parti à la suite du congrès de mars.

Le fougueux Simon Compaoré a été le puissant maire de la capitale pendant une dizaine d’années et avait donné du fil à retordre aux opposants politiques. Réputé pondéré et proche de tous les bords politiques, Roch Kaboré joue l’arbitre entre ses deux compagnons de lutte, dont l’activisme politique peut lui faire de l’ombre, à terme.

« La gestion des dossiers relatifs à la crise au sein de la Centrale d’achat des médicaments essentiels génériques (CAMEG), le retour des militaires au gouvernement, la suite judiciaire des dossiers politiques, le récent remaniement ministériel montrent qu’il y a des divergences au sein du trio », commente ce diplomate occidental.

Pour renforcer son assise, le chef de l’État a coopté le journaliste Chérif Moumina Sy comme Haut représentant du président du Faso en mars, une fonction qui n’existait pas jusque-là. L’ancien président du Conseil national de la transition a-t-il fini par succomber aux sirènes du MPP ?

Pour certains, le parti au pouvoir peut se frotter les mains avec un virtuel opposant à ses côtés. Comment celui qui n’a jamais eu la langue dans la poche sous le régime Compaoré, peut-il collaborer avec ceux qu’il vilipendait hier ?

Considéré par les partisans de l’ancien régime Compaoré, comme le principal architecte de la loi d’exclusion des «Compaoréistes » aux élections de 2015, Chérif Sy ne manquera pas de se mettre à dos tous ceux qui pensaient que la transition avait tout fait pour favoriser l’accession au pouvoir du MPP.

ENCADRE

Trois questions à… 

Kourra Félicité Owona Mfegue juriste, enseignante (Yaoundé II, IRIC)

Quelle politique pourrait adopter le Cameroun en faveur de l’emploi des jeunes diplômés ?

Dans le contexte actuel où l’oisiveté est une poudrière propice à la radicalisation des jeunes, l’État n’a plus la mainmise pour régler ce problème. Il faudrait redoubler d’imagination par la création de dispositifs innovants s’adressant aux jeunes diplômés, afin de les rendre plus « employables ».

La solution actuelle repose sur l’auto-emploi et l’entrepreneuriat impliquant à la fois les multinationales, le monde de l’entreprise et le monde académique : promotion des activités génératrices de revenus en faveur des jeunes, création des centres de formation aux petits métiers, foires de recrutement etc.

Les contestations sectorielles actuelles traduisent-elles le ras-le-bol des Camerounais face à l’attentisme du gouvernement, ou ne sont-elles qu’une surenchère face au « problème anglophone » ?

Au-delà de la « question anglophone » qui est révélatrice d’un certain malaise identitaire et sociopolitique, force est de constater que certains corps de métiers se sont structurés et s’érigent en agrégateur du ras-le-bol collectif des populations désireuses de profonds changements de leurs conditions de vie.

Les expériences que vivent des pays comme le Sénégal, le Burkina Faso, les pays du Maghreb, doivent pousser les élites politiques traditionnelles à se rendre à l’évidence qu’elles sont appelées à cohabiter avec une nouvelle force citoyenne qui puise sa légitimité de la rue. Dans cet espace urbain, se forgent les espoirs très vite contrariés d’une jeunesse malmenée par la précarité.

Que vous inspire la prolifération des foyers de tensions sociales observée dans le pays, à mesure que l’élection présidentielle approche ?

Nous sommes en face d’une nouvelle conscience citoyenne appelée à demeurer dans le paysage politique par la contestation et la dénonciation des formes anciennes de gouvernance. La proximité des élections présidentielles ne changera néanmoins rien au fait que sans offre politique alternative crédible ou nouveau leadership pour prendre le relais, ce phénomène contestataire ne fera que prendre du souffle.

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Written by Le Magazine de L'Afrique

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