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Politique

BF : Une opposition en mutation

Deux ans après la chute de Blaise Compaoré, les Burkinabè attendent un changement significatif de leur situation, tandis que le malaise social s’accroît. Certes, le nouveau pouvoir n’est pas inactif, mais l’opposition s’organise et hausse le ton.

Ouagadougou, Tiégo Tiemtoré

L’ancien Président, « déposé » fin octobre 2014, laisse un appa­reil politique qu’il avait, à sa manière, contribué à façonner. Deux ans après sa chute, la « décom­paorisation » a atteint presque tous les secteurs de la vie politique et écono­mique du Burkina Faso.

Ouagadougou bruisse couram­ment de rumeurs de mésentente au sein des « RSS », qui désignent Roch Kaboré (chef de l’État), Salif Diallo (président de l’Assemblée) et Simon Compaoré (ministre d’État), les dépo­sitaires du pouvoir actuel. Entre guerre de clans, bataille de positionnement et impatience des jeunes loups, l’hydre à trois têtes se démène pour rassurer sur la capacité du MPP, le parti au pou­voir, à « faire mieux que Compaoré ».

Ainsi, faisant table rase de la Stratégie de croissance accélérée et de développement durable (SCADD) qui devrait amorcer un second cycle dès 2016, le MPP a doté le pays d’un nouveau référentiel de développement dénommé Plan national de dévelop­pement économique et social (PNDS 2016-2020), dont le coût global est de 15 478 milliards de F.CFA (23,6 mil­liards d’euros). Suffisant pour calmer l’impatience du pays ?

Le président du mouvement Citoyen africain pour la renaissance (CAR), Hervé Ouattara, reconnaît l’avancée notable « au niveau politique et judiciaire » mais regrette « la frac­ture sociale qui devient de plus en plus grande ».

Les insurgés d’octobre 2014 attendent, à l’évidence, des solutions durables aux problèmes structurels et la mise en oeuvre de réformes en profon­deur aussi bien sur les plans politiques, économiques que sociaux. Comme si elle attendait toujours un véritable changement, l’Unité d’action syndicale

UAS) dénonce « la non prise en compte des attentes populaires notamment en matière de lutte contre l’injustice, l’impunité, la corruption, la vie chère, qui justifient l’explosion des luttes des travail- leurs et des différentes couches sociales. » « La jeunesse burkinabè a assumé sa part de l’histoire ! Il est aujourd’hui malheureux que le personnel politique (majorité et opposition) à nos yeux, montre son incapacité à porter les aspirations profondes de changement pour notre peuple », selon les responsables le Balai citoyen du mouvement, qui a joué un grand rôle dans la chute de Compaoré.

Une justice des vainqueurs ?

Conscient de ces fortes attentes, le chef de l’État est monté au créneau, à l’occasion de la commémoration de l’an II de l’insurrection, pour demander de « la retenue sur le front social ». « Aujourd’hui, tous les secteurs sont prioritaires dans notre pays. Le sens des réalités et des responsabilités commande de les hiérarchiser, étant attendu que toutes ces attentes ne peuvent être satisfaites en même temps. Les préoccupations qui sont celles des Burkinabè sont connues et n’ont pas fondamentalement changé depuis une trentaine d’années. Il n’est donc pas possible de prétendre en moins d’un an, trou- ver des solutions acceptables et durables, sans se donner le temps et les moyens d’y travailler », a reconnu le chef de l’État. Bien sûr, les résultats de deux commissions d’enquête sur le foncier et le secteur minier, entretiennent les remontrances contre l’ancien régime. Pourtant, avec ces révélations et leur corollaire de poursuites judiciaires prévisibles, certains évoquent « un acharnement ». « Les nouvelles autorités semblent avoir oublié qu’elles sont comptables des excès, dérives et autres manquements qu’elles reprochent aujourd’hui à Blaise Compaoré. La quasi-totalité des gens au pouvoir aujourd’hui, ont aidé à bâtir et consolider le système Compaoré. Ils doivent assumer l’actif et le passif, en toute transparence », affirme un proche de l’ancien homme fort du pays. Les opposants au MPP ont le sentiment que cet intérêt à la transparence s’apparente « à un jeu où les uns capitalisent les points positifs et les autres endossent les manquements. Aussi longtemps que cette perception demeurera, l’atmosphère sociopolitique se dégradera davantage », poursuit-il. Le président du parti présidentiel, Salifou Diallo, voit dans le putsch déjoué du 8 octobre 2016 une oeuvre des partisans de Blaise Compaoré, visant à « reconquérir leur paradis perdu ». « Les connexions et les moyens financiers mis en jeu laissent également apparaître qu’il ne s’agit pas là d’un acte isolé de soldats de rang subalterne, mais plutôt d’un échafaudage conçu et actionné par ceux que notre peuple a rejetés les 30 et 31 octobre 2014 », estime-t-il.

 La difficile réconciliation ?

Poursuivis collectivement, tous les membres du dernier gouvernement Compaoré sont, à l’évidence, dans le collimateur de la Haute Cour de Justice. La chute de Compaoré, l’exclusion de ses proches des élections de 2015 et la parenthèse de l’insurrection ont fragilisé davantage tout le tissu social, politique et économique. La réconciliation nationale est devenue un thème récurrent, tant chez les politiques que dans la population, et semble le plus grand challenge de la mandature de Roch Kaboré. À l’évidence, concilier exigence de justice et impératif de réconciliation s’avère un chemin semé d’embûches. « Ce pays a une histoire tachée de sang, sur une période de plus de 30 ans. Il faut pouvoir solder les comptes et repartir à zéro. Sans une vraie réconciliation, je crains la persistance des rancunes et de l’esprit vengeur », analyse un diplomate occidental. « Ce que nous redoutons, ce sont des accords politiques sur les tombes des martyrs au nom de la Réconciliation nationale. Parce que s’il y a une chose qu’un être humain ne supporte pas, c’est l’injustice. Donc si on va à la réconciliation, sans la vérité et la justice, ne soyons pas surpris que l’on fasse le lit d’une autre insurrection », prévient Anselme Somda, un leader de la société civile. Le Haut Conseil pour la réconciliation et l’unité nationales (HCRUN) installé en mars 2016 et dirigé par le juriste Benoît Kambou, est à pied d’oeuvre. Le schéma burkinabé sera similaire à celui de l’Afrique du Sud. « Aujourd’hui, nous parlons tous de réconciliation nationale ; je crois que personne, aucun Burkinabè n’est contre la réconciliation nationale. Mais il est clair que nous ne pouvons pas enjamber des morts pour la réaliser. Il est clair ce sera à travers la vérité, la justice véritable que nous pourrons nous réconcilier », prévient le chef de l’État.

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Written by Le Magazine de L'Afrique

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