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Economie

Bénin : Des réformes et des contestations

Partenariats public-privé, privatisations, assainissement des finances et lutte contre la corruption… Les réformes de Patrice Talon ne manquent pas et provoquent des tensions. Le gouvernement espère des retombées dans les deux ans.

Cotonou, Max-Savi Carmel

Alors que Patrice Talon entame sa troisième année à la tête du Bénin, la majorité présidentielle multiplie conférences, débats, tables rondes et meetings pour expliquer l’action du gouvernement. Tous les moyens sont utilisés : des messages courts du chef de l’État lui-même sur les réseaux sociaux, aux multiples interventions télévisées de ses proches, avec, à chaque fois, la promesse d’un « Bénin meilleur » au bout de la patience.

Une antienne qui finit par lasser les Béninois, d’autant qu’élu avec plus de 65% des voix en avril 2016, Patrice Talon incarnait avant tout, la rupture et l’espoir. « Rien n’a changé depuis, tout s’aggrave ! », clame Sébastien Ajavon, le principal opposant arrivé en troisième position lors de la présidentielle, et qui a lancé le 24 mars dernier sa nouvelle formation politique, l’Union sociale libérale (USL).

Les principales réformes économiques auront été l’effectivité du partenariat public-privé, destinée à rassurer les investisseurs et à relancer le climat des affaires, ainsi que la réforme du travail. Sans oublier la sécurisation des investissements et la réduction drastique des procédures administratives, destinées à relancer les investissements étrangers.

Résultats modestes mais tangibles, pour le moment : la note du Bénin a certes progressé dans le dernier rapport Doing Business (note globale de 50,47 pour une moyenne régionale de 50,43) mais sa 151e place sur 190 ne semble guère flatteuse. La composante « facilitation des créations d’entreprises » n’a progressé que de 0,02 point. En revanche, le Bénin enregistre la plus forte hausse sous l’indicateur « Transfert de propriété » du rapport de la Banque mondiale. « Les résultats se feront davantage sentir ces deux prochaines années », promet le ministre des Finances.

La réforme du travail, quant à elle, passe par la réadaptation du droit de grève et la création de nouveaux statuts dans la fonction publique, notamment celui des « collaborateurs extérieurs ». Ces derniers, des experts de diverses nationalités, devraient accompagner le besoin d’expertise de l’économie béninoise, selon le gouvernement. Mesure mal accueillie chez les syndicats. Sur la question du réaménagement du droit de grève avec la suspension des grèves pour les agents de la Santé et de la Justice, le gouvernement a perdu la bataille, la Cour constitutionnelle ayant donné raison aux syndicats en confirmant « un droit constitutionnel intouchable ».

Fallait-il privatiser le port de Cotonou ?

Quant à la question des collaborateurs extérieurs, la société civile redoutait « une invasion » de la fonction publique et le gouvernement a finalement reculé. Sur la question de l’assainissement fiscal, le gouvernement a déjà fait entrer quelque 50 milliards de F.CFA (76 millions d’euros) supplémentaires au Trésor public.

Mettant fin à des avantages accordés du temps de Boni Yayi, le fisc multiplie des redressements fiscaux pour renflouer les caisses de l’État. La réforme des entreprises publiques, qui vise selon le gouvernement « une meilleure gestion et un rendement probant », peine à passer dans l’opinion nationale notamment en ce qui concerne le CNHU de Cotonou, le plus grand centre hospitalier du pays. Quant au Port de Cotonou dont la gestion est confiée au port d’Anvers, l’arrivée massive de cadres belges pour remplacer des Béninois à plusieurs niveaux de responsabilité crée la confusion et amplifie la polémique chez les détracteurs du chef de l’État.

Depuis fin 2017, la gestion du Port Autonome de Cotonou a été déléguée au Port d’Anvers, à travers sa filiale Port of Antwerp international SA. Une concession d’une décennie, dénoncée immédiatement par les travailleurs du principal poumon de l’économie béninoise ; les salariés reprochent au gouvernement de ne les avoir pas suffisamment associés à cette décision.

S’il rapporte 80 % de ses recettes à l’État, le port de Cotonou a vu son trafic chuter, de 10,5 millions de tonnes en 2014 à 8,7 millions en 2016. Malgré une augmentation de plus de 15 % en 2017 de son trafic, le gouvernement n’a pas jugé « pertinent » de le maintenir dans le giron national. Par cette privatisation, l’État entend multiplier par deux en neuf ans le budget du port, qui était de 32,5 milliards de F.CFA (49,6 millions d’euros) en 2017. Cette solution est « la seule manière de rendre le port compétitif », considère le ministre béninois des transports. Cyr Koty promet « une modernisation des infrastructures et un apport plus conséquent au budget de l’État ».

Délicat assainissement dans la police

Pourtant, beaucoup dénoncent, au Bénin, un « bradage de l’économie » et une « privatisation sauvage » des sociétés d’État, alors qu’une opération similaire vise l’aéroport international de Cotonou. La polémique a été amplifiée par les recrutements du nouveau concessionnaire qui a remplacé à tous les postes de direction des cadres béninois par des Belges et autres experts internationaux.

Le Port d’Anvers a déjà une longue expérience en Afrique, notamment au Congo, au Kenya et en Tanzanie. Il devrait, d’ici à 2027, faire de Cotonou un hub portuaire africain, une promesse qui ne suscite point d’enthousiasme dans la société civile ; le groupement Social Watch Bénin dénonce régulièrement « les passages en force » du gouvernement.

À peine élu, Patrice Talon a fait de la lutte contre la corruption son cheval de bataille. Il a bien vite lancé une opération pour « une police exemplaire » en multipliant des sanctions parfois spectaculaires. Pour plus d’efficacité, la police nationale et la gendarmerie ont été fondues dans un corps unique de police républicaine avec pour leitmotiv la lutte contre les « faux frais et les rançons ».

Une opération qui, bien que diversement appréciée par l’opinion, crée de nombreuses frustrations entre policiers et gendarmes. « Il n’est pas question d’un retour en arrière, on avancera en améliorant », prévient le général Nazaire Hounonkpè qui dirige la nouvelle police, dont l’efficacité selon lui « est évidente de par la réduction des braquages et la diminution sensible de la corruption », au sein des forces de l’ordre.

La corruption n’étant pas que l’apanage des forces de sécurité, une grande opération de l’assainissement du fichier de la fonction publique a permis de démasquer plusieurs centaines de faux agents de l’État. Le gouvernement lance une guerre ouverte à la corruption quelle qu’elle soit.

Des opérateurs économiques véreux et détournement de vivres destinés aux cantines scolaires, Patrice Talon ne lâche rien. Plusieurs directeurs d’école primaire ont été sanctionnés fin avril pour avoir « volé du riz et des haricots», destinés aux écoliers.

Depuis l’arrivée de Patrice Talon au pouvoir, le Bénin a gagné dix places au classement de Transparency International, se plaçant, en 2017, à la 15e place des pays africains les moins corrompus.

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