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African Banker

Algérie : Des banques en manque de trésorerie

Les réserves des établissements publics algériens ont beaucoup baissé depuis 2014. Leur mise à contribution dans le financement de projets d’infrastructures et d’emprunts publics, les a fragilisés davantage.

Alger, Samia Lokmane-Khelil

Le gouvernement a injecté dernière­ment, l’équivalent de 7 milliards d’eu­ros dans les banques commerciales publiques afin de résoudre la crise des liquidités à laquelle elles sont confrontées depuis des mois.

« Avant la détérioration des marchés pétroliers, l’argent coulait à flots et les banques disposaient de fonds, de surliquidités, mais elles ne savaient pas quoi en faire, en raison, entre autres, du manque de capacité d’absorption et du manque de formulation de projets, observe l’économiste Ahmed Mokka­dem.

Le Premier ministre, Ahmed Ouyahia a reconnu que le pays « fait face à des difficultés financières sérieuses » et que l’augmentation des ressources des banques servira à financer l’investissement et relancer la machine économique.

La crise des liquidités a débuté avec la chute des cours des hydrocarbures en 2014. Constatant la réduction drastique de ses revenus, l’État s’est tourné vers les banques, leur demandant de décaisser des sommes de plus en plus importantes pour financer son budget. Elles ont été également invitées à financer les grands projets d’infrastructures. En 2016, les banques ont contribué à plus de 4 milliards d’euros de souscriptions, via le grand emprunt obligataire lancé par le ministère des Finances.

Résultat, leurs trésoreries se sont assé­chées. La pénurie des espèces a touché égale­ment Algérie-Poste. En 2017, une grande panique s’est emparée des retraités, à la suite de retards dans le versement de leurs pensions. Dans une lettre adressée au minis­tère, le directeur général de la Poste a révélé que les sommes fournies par le Trésor public sont en deçà des besoins.

Trop de dépenses

À la même période, la Banque algé­rienne de développement rural (BADR) a aussi commencé à montrer des signes d’étranglement financier. Plusieurs facteurs liés à l’association de l’établissement à des projets de financement trop lourds (comme le rachat de 51 % de l’opérateur téléphonique Djezzy par l’État algérien), sa souscription à l’emprunt obligataire, le soutien aux projets d’emploi des jeunes et l’ampleur des dettes agricoles, ont épuisé ses ressources.

Pour l’économiste Ferhat Aït Ali, l’opération de l’emprunt obligataire a eu un effet « désas­treux ». Il estime qu’il faut aujourd’hui, arrêter de gérer les banques de manière bureaucratique et suivant le mode de l’injonction et les aléas économiques. « Avant la détérioration des marchés pétroliers, l’argent coulait à flots et les banques disposaient de fonds, de surliquidités, mais elles ne savaient pas quoi en faire, en raison, entre autres, du manque de capacité d’absorption et du manque de formulation de projets, observe l’économiste Ahmed Mokka­dem. Elles avaient tout de même injecté, en 2014 par exemple, près de 70 milliards d’euros dans l’économie nationale. »

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Trois questions à :

Nabil Djemaâ (expert judiciaire en finance et banque) : « La bouffée d’oxygène est éphémère ».

L’État a-t-il la possibilité de résoudre la crise de liquidités des banques ?

Durant les années 2000, les banques algériennes ont été en position de surliquidité chronique, grâce à une remontée des cours du brut. Cette vulnérabilité de la liquidité bancaire aux prix du brut avait conduit la Banque d’Algérie, en ce temps-là, à relever le taux des réserves obligatoires de 4 % à 8 % des fonds des banques. À compter de 2014, suite à la chute drastique des prix du brut, la Banque d’Algérie opère une démarche inverse. Le taux des réserves obligatoires est réduit à 4 % à partir en 2017, conférant aux banques des capacités additionnelles, au titre du financement de l’économie, de l’ordre de 2,5 milliards d’euros. D’autres mesures ont été également introduites par la Banque d’Algérie pour juguler les effets pervers de cette sous-liquidité préjudiciable. Mais devant la persistance du choc externe, les mesures suscitées n’ont pas permis de stabiliser la place bancaire et financière, ce qui a amené l’État à rechercher d’autres ressources. L’emprunt externe ayant été dogmatiquement exclu, le recours au financement interne était inéluctable. Finalement, il a été annoncé par le ministre des Finances que la planche à billets a été actionnée pour un montant de 4 milliards d’euros en 2017 et que le besoin pour 2018 est de 12 milliards d’euros.

Comment expliquez-vous la crise des liquidités des banques ?

La rareté de la liquidité dans les banques trouve son origine dans la diminu­tion des dépôts du secteur des hydrocarbures et aussi dans les nombreux crédits bancaires à long terme octroyés par les banques publiques aux opéra­teurs économiques. Les surliquidités des « années de vaches grasses » ont été rapidement englouties et épongées par les crédits à l’économie, accordés par les banques aux entreprises durant les dernières années, principalement aux secteurs productifs (industrie, agriculture et tourisme). D’autant que ces crédits sont d’une maturité relativement longue et de surcroît assortis de différés de paiement, pour une bonne part, ce qui rend cette manne financière non recyclable rapidement, et peut conduire à l’étouffement. Les banques ont été également sollicitées pour financer certaines opérations stratégiques, ce qui a asséché leurs fonds. L’ABEF estime que les fonds disponibles sont estimés entre 600 à 700 milliards de dinars, ce qui est très largement en deçà de la moyenne des fonds qui doivent être disponibles. Grâce à l’amendement de la loi sur la monnaie et le crédit et à l’introduction du financement non conventionnel, autorisant le trésor public à s’endetter au niveau de la Banque d’Algérie sur le moyen terme, les banques vont pouvoir indirectement reconstituer cette liquidité. Mais il s’agit d’une bouffée d’oxygène éphémère qui présente des risques et qui ne peut être renouvelée indéfiniment.

La planche à billets présente des limites et comporte des règles à respecter. En 2020, si la situation persiste, l’usage du même dopage pour juguler la crise de liquidité ne produira pas le même effet. Telle une drogue, les effets néfastes se produiront à terme et le système monétaire et financier sera apathique à toute injection de liquidités, débouchant fatalement sur une bulle monétaire difficilement contrôlable. À moins que les prix du brut ne s’emballent, ce qui permettra de desserrer l’étau et d’accorder un autre répit.

Leur viabilité est-elle menacée à terme ?

À court terme probablement non, mais à long terme, si la situation persiste, ce qui n’est pas souhaitable, la menace est certaine. Il faut ne pas perdre de vue que le secteur bancaire est à dominante publique puisque 90 % des actifs finan­ciers relèvent des six principales banques publiques. Mais ces dernières doivent relever d’autres défis. En matière de digitalisation financière, de modernisation des systèmes financiers des banques, de taux de bancarisation, du e-paiement et de la carte bancaire, de télépaiement, de dotation des commerçants en TPE, etc., nous sommes à l’âge de la pierre taillée par rapport à d’autres pays qui ne sont pas plus avancés que nous, sur le plan économique. Bref, un énorme chantier attend notre système bancaire pour combler le retard pris.

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Written by Samia Lokmane-Khelil

Samia Lokmane-Khelil est journaliste collaboratrice au Magazine de l’Afrique, Africain Business et African Banker depuis 0ctobre 2009. Elle également correspondante à Paris (auparavant à Londres) du quotidien algérien Liberté. Détentrice d’un magistère en sciences politiques et en relations internationales, elle s’intéresse tout particulièrement aux thématiques en rapport avec l’éducation, la bonne gouvernance politique et économique et l’autonomisation des femmes.

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