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Politique

Alain Antil, directeur à IFRI

Le chercheur Alain Antil constate avec inquiétude l’extension sur le continent de l’activité des organisations djihadistes et de Boko Haram. Il distingue les facteurs qui entraînent le terrorisme et favorisent la montée de la violence.

La sanglante prise d’otages à l’hôtel Radisson Blu au Mali était-elle prévisible ? 

Cet acte est évidemment un choc et il faut assurer les Maliens de notre sympathie et de notre soutien. Malheureusement, les événements du Radisson interviennent quelques mois après l’attaque du restaurant La terrasse ; quelques mois après le démantèlement d’une cellule djihadiste et dans un contexte sécuritaire inquiétant où certains groupes salafistes djihadistes semblent se développer au centre et au sud du pays. Ce n’est donc pas une grande surprise. 

Cet attentat marque-t-il l’échec du plan de paix au Mali et plus largement la stratégie antiterroriste dans le Sahel ? 

Les salafistes djihadistes ne veulent en aucune manière que les différentes parties engagées dans les accords de paix s’entendent et que la paix et la sécurité reviennent au Nord-Mali. Pour empêcher que toute l’énergie de la communauté internationale et des forces maliennes ne se concentre sur le retour à la paix. D’ailleurs, Iyad Ag Ghali, le leader du mouvement Ansar Dine a dénoncé les accords d’Alger quelques jours avant les événements de Bamako. On ne peut pas encore parler d’échec du plan de paix dans la mesure où il n’est pas encore appliqué. Quant à la stratégie antiterroriste dans le Sahel, il faudrait parler « des » stratégies antiterroristes, puisqu’il y a une floraison, depuis plusieurs années, d’organisations qui regroupent des acteurs multiples et qui couvrent des thématiques et des périmètres géographiques différents. L’un des enjeux est que cet « écosystème » se coordonne davantage. Nous ne pouvons donc avoir des résultats qu’en demi-teinte, car la problématique sécuritaire va bien au-delà du seul terrorisme. Il y a les trafics, le banditisme, les tensions très fortes entre certaines périphéries étatiques et les pouvoirs centraux… Néanmoins, il faut tout de même affirmer que sans la présence de la communauté internationale au Nord-Mali, la situation serait beaucoup plus dégradée. De même, les coopérations militaires américaine, mais surtout française (Barkhane), avec le Niger, sont aujourd’hui essentielles pour la stabilité de ce pays. 

Comment peut-on expliquer cette profusion de labels terroristes sur le continent ? 

El Mourabitoun est le nom de la fusion de deux groupes qui on fait sécession avec AQMI : le Mouvement pour l’unicité du djihad en Afrique de l’Ouest (Mujao) et les Signataires par le Sang (ou Groupe de Belmokthar). Ces deux groupes se sont unis, car ils ont travaillé en étroite collaboration, durant l’année 2012 dans la ville de Gao et ses environs. Depuis, on a du mal à savoir si El Mourabitoun n’est pas simplement le nom du groupe de Belmokthar et contient toujours le Mujao. Les actes violents commis dans la zone de Gao, Ansongo et sa périphérie proche sont généralement revendiqués par le Mujao. Les actes extérieurs à cette zone, notamment à Bamako ou In Aménas le sont plutôt par Al Mourabitoun. Ces détails peuvent paraître dérisoires, mais illustrent les perpétuels mouvements de fission et de fusion entre

les différents groupes radicaux de cette zone. Le Front de libération du Macina, apparu récemment au centre du pays, et qui recrute surtout dans les populations peules, est dirigé par des personnes qui déclarent avoir des liens avec Iyad Ag Ghali, tout comme d’autres microgroupes, apparus ces derniers mois au Sud-Est. Cette profusion provient à la fois de la taille des espaces considérés, mais aussi de la volonté de certains leaders de monter leur propre groupe en veillant à garder leur autonomie de décision. Beaucoup de groupes, ou de cellules, ont un ancrage très local, et parlent d’alliances et d’affiliations qui sont davantage de l’ordre de la communication que reposant sur une réalité matérielle. 

On assiste à l’extension du terrorisme à de nouveaux pays comme le Cameroun. La situation risque-t-elle d’empirer ? 

Un des faits majeurs des deux dernières années est effectivement l’extension de la guerre menée par Boko Haram contre l’État nigérian et les pays voisins et alliés du géant ouest-africain. Ce qui fait que le Cameroun, le Tchad et le Niger affrontent désormais directement Boko Haram sur leurs territoires respectifs. L’élection du nouveau président nigérian laisse espérer à la fois une réponse sécuritaire et politique plus adéquate face au phénomène Boko Haram, mais aussi une meilleure coopération avec ses voisins francophones. Néanmoins, Boko Haram démontre une capacité d’attraction de combattants tout à fait impressionnante au Nigeria, comme malheureusement dans les pays voisins. Rares sont les groupes terroristes capables de perdurer après la perte de plusieurs centaines de combattants. Ailleurs en Afrique de l’Ouest, on peut aussi s’inquiéter du débordement de certains groupes ou groupuscules salafistes djihadistes maliens vers les pays voisins. Le Burkina Faso est déjà concerné, la Côte d’Ivoire et la Guinée Conakry pourraient, peut-être, l’être dans un avenir plus ou moins proche. 

Beaucoup considèrent que la montée en puissance des groupes terroristes en Afrique est logique face à la déliquescence de certains États et la prolifération des trafics. Qu’en pensez-vous ? 

Les causes de l’émergence de ces groupes sont multiples et jouent à des échelles différentes : il est aujourd’hui plus facile de se procurer des armes et plus facile de financer un groupe armé ; la criminalisation d’une partie des économies étatiques, la difficulté voire l’impossibilité des appareils sécuritaires nationaux à contrôler l’ensemble des territoires et surtout à offrir de la sécurité à leurs populations. Néanmoins, cela n’explique pas pourquoi, individuellement ou collectivement, des individus ou des groupes d’individus basculent dans la violence sous la bannière islamiste. 

Leur parcours ne procède pas, comme on l’entend souvent, de la pauvreté ou du niveau de vie. Il n’y a aucune corrélation prouvée entre violence et pauvreté. Par contre, on peut évoquer, la montée des inégalités (sociales et territoriales), le constat que les pays sont dirigés par des élites corrompues et que le projet salafistes-djihadiste peut-être une alternative sérieuse à ces élites post-indépendances qui n’ont pas réussi à développer leurs pays. Il faut également savoir qu’à un niveau individuel, les jeunes hommes qui s’engagent dans cette voie peuvent être motivés par l’aventure, par des fragilités psychologiques liées à leur histoire familiale, à l’impossibilité de s’insérer dans le marché du travail. Les causes, on le voit, sont très nombreuses. 

Depuis, les États-Unis et d’autres puissances tentent d’aider l’Afrique à lutter contre le terrorisme. Mais ces interventions n’ont pas prouvé leur efficacité. Pourquoi ? 

Il est très difficile de lutter contre toutes les causes à la fois. Et puis, il faut aussi dire que des réponses inadaptées (notamment violentes) au terrorisme peuvent aussi contribuer à accroître le terrorisme. Enfin, certains dirigeants africains profitent d’une « rente sécuritaire ». On ne va pas embêter certains dirigeants particulièrement autoritaires, parce qu’ils sont de précieux alliés dans la lutte contre le terrorisme, alors que leurs actions (brutalité contre toute forme de contestation, corruption…) contribuent à fabriquer les terroristes de demain. 

Comment, selon vous, l’Afrique pourrait venir à bout du terrorisme ? 

Plusieurs mesures peuvent aller dans le bon sens, comme le contrôle des financements (d’ONG ou de mosquées) venus de certains pays du Golfe. Il faut aussi s’appuyer sur les oulémas locaux pour démonter les arguments théologiques invoqués par les salafistes djihadistes. Il faut aussi massivement créer des emplois pour les jeunes et combattre effectivement la corruption, et ne pas seulement en faire un slogan de campagne électorale.

• Alain Antil est enseignant à l’Institut d’études politiques de Lille et à l’Institu t supérieur technique Outre-Mer (Istom ). Il est l’auteur de plusieurs publications sur la montée du terrorisme et la transition démocratique en Afrique.

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Written by Samia Lokmane-Khelil

Samia Lokmane-Khelil est journaliste collaboratrice au Magazine de l’Afrique, Africain Business et African Banker depuis 0ctobre 2009. Elle également correspondante à Paris (auparavant à Londres) du quotidien algérien Liberté. Détentrice d’un magistère en sciences politiques et en relations internationales, elle s’intéresse tout particulièrement aux thématiques en rapport avec l’éducation, la bonne gouvernance politique et économique et l’autonomisation des femmes.

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