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Politique

Ahmedou Ould Abdallah souhaite un renforcement des consensus nationaux et régionaux

Mais la complémentarité existe tout de même entre ces pays. Au niveau du groupe central Burkina-Mali-Niger, la région du Liptako-Gourma implique ou appelle à une cohérence. Le Tchad a prouvé sa capacité à agir sur de longues distances. Et la Mauritanie a une bonne connaissance de la région. Mais tout cela ne sert à rien si chacun fait cavalier seul.

A-t-on aujourd’hui les moyens d’identifier et de travailler en profondeur sur la diffusion du djihadisme au Sahel ? Les dirigeants politiques ont-ils pleinement conscience de la dimension que représente ce détournement de l’Islam ?

Vous avez parfaitement raison de pointer cette dimension de la menace. En effet, nous ne parlons que de terrorisme, de trafics, et d’immigration… Si chaque pays se contente de vouloir sauver sa peau, au lieu de travailler ensemble, cela finira comme la légende des Horace et des Curiace.

Ils seront mangés chacun à leur tour ! Si nous regardons l’évolution de nos pays au cours des 50 ou 60 dernières années, que voyons-nous ? : Des petits pays initialement sans infrastructures, du Mali jusqu’au Tchad, sont devenus des nations bien mieux équipées. Ces pays doivent continuer en ce sens, et utiliser leurs fonds à bon escient pour lutter contre l’exclusion.

Vous avez une longue expérience des théâtres de crises et de guerre où vous étiez en mission, en Somalie, dans la région des Grands lacs… Comment opérationnaliser les bonnes idées que vous en avez retenues pour sortir le Sahel de ses fragilités ? Cela exige des moyens considérables.

Nos pays doivent tout faire pour lutter contre l’atomisation à laquelle nous assistons actuellement entre un pays officiel – un gouvernement, une administration – et un pays réel, composé de populations livrées à elles-mêmes et qui doivent faire face au jour le jour à leurs besoins quotidiens.

Je demeure optimiste sur le long terme, mais il est urgent d’éviter une fracture à l’intérieur de nos pays entre les gouvernements qui siègent dans la capitale et les populations qui vivent dans les banlieues ou dans les zones rurales. Cette fracture menace non seulement l’unité nationale mais elle empêche aussi la lutte contre les violences.

Par exemple, la RD Congo n’est pas confrontée à une menace islamiste, mais l’est du Congo, livré à lui-même, a constitué, depuis les années 1970, une « zone molle ». C’est ce type de danger qui menace le Sahel. Si nous n’y prêtons pas attention, les trafics, les différents radicalismes, l’abandon des populations par les gouvernements généreront des zones molles, coupées des capitales qui fonctionnent plus ou moins.

Depuis l’opération Serval de 2013, la présence française semble faire l’objet d’une contestation. Le Mali n’est-il pas dans une sorte d’enlisement – et de déni – qui révèle les limites de l’interventionnisme militaire dans cette région ?

C’est une question fondamentale. Certes, sans cet interventionnisme, beaucoup de gouvernements de la région ne seraient plus en place aujourd’hui. Mais une intervention militaire extérieure qui se prolonge sans l’appui des populations locales, des élites et du gouvernement, est condamnée à un affaiblissement, pour ne pas dire à un échec, et in fine, à un retrait.

C’est une question d’autant plus importante qu’elle est d’actualité. Nous nous la posons et les Français doivent se la poser. À terme, la France devra se retirer. Mais il faut aussi que nos pays réfléchissent au vide qui en résultera. Nous disposions, auparavant, du haut comité d’état-major de Tamanrasset, composé uniquement de pays riverains du Sahara.

Mais ce comité n’a pas aidé le Mali… Que feront nos pays en cas de nouvelle crise ? La question se pose en ces termes : la France ne doit pas et ne pourra pas rester éternellement. Mais nos pays doivent s’y préparer pour éviter le même type de problèmes que connaissent l’Afghanistan ou le Moyen-Orient.

Peut-on tenir ce raisonnement tout en ignorant un foyer d’instabilité, la Libye, qui crée ces tensions et ces guerres ? Un G5 du Sahel peut-il être organisé, tout en ignorant sa situation ?

C’est également une question fondamentale. La résolution de la question libyenne va demander beaucoup de temps. Or, le problème ne vient pas des rapports entre les Libyens. Dans ce type de crises, les voisins proches ou lointains veulent chacun jouer leur rôle. On oublie que la tragédie afghane n’a pas été causée seulement par la présence de troupes étrangères mais aussi par la compétition entre les pays voisins, notamment l’Inde, le Pakistan, sans parler des interventions russe ou américaine.

Dans le cas de la Libye, les causes du cocktail explosif auquel nous sommes aujourd’hui confrontés s’expliquent aussi bien par les politiques des pays voisins ou lointains que par les politiques menées dans les années 1970-1980 par Mouammar Kadhafi. Bien sûr, à tête reposée, tout le monde est d’accord qu’il faut faire quelque chose. Je suis par nature optimiste, mais dans ce cas précis, je suis tout de même sceptique dans la mesure où la situation mêle énormément d’intérêts antagonistes. 

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Written by Bruno Fanucchi

Grand reporter, je sillonne l'Afrique de long en large (d'Abidjan à Bamako ou Cotonou et de Brazzaville à Dakar ou Yaoundé) depuis de nombreuses années après avoir « couvert » pour Le Parisien – premier quotidien français - l'Afghanistan, la Côte d'Ivoire, le Liban ou la Russie. Spécialiste de géopolitique et passionné par l'Afrique, où j'ai effectué de nombreux reportages, j'ai présidé l'Association de la Presse diplomatique française puis l'Association des Journalistes de Défense.

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